Marc-André Lussier LA PRESSE

Il était d’évidence très beau. À une certaine époque, on aurait pourtant juré que Bernard Giraudeau trouvait plus encombrante qu’autre chose l’image du beau mec qui lui collait à la peau. Seule la maturité en est finalement venue à bout. Et encore, pas tout à fait. Pas plus tard que l’an dernier, alors que le milieu du théâtre français lui rendait hommage à l’occasion de la soirée des Molières, l’homme se tenait debout sur scène avec la grâce d’un danseur, soixantaine frondeuse en prime. Malade, et pourtant plus magnifique que jamais.


Je ne sais si on peut évoquer un « paradoxe » Giraudeau. Ou un malentendu. Peut-être, au début du moins. Fraîchement sorti du Conservatoire national d’art dramatique, où il récolta le premier prix de comédie classique et moderne, le jeune acteur au regard d’azur fut rapidement réclamé par le septième art dans les années 70. À la fin de la décennie, la comédie de Patrick Schulmann Et la tendresse… Bordel ! en fait une véritable vedette du cinéma populaire français. Sophie Marceau craque pour lui dans La boum. Il est le pote trop sympa de Michel Blanc dans Viens chez moi, j’habite chez une copine (Patrice Leconte). Il Croque la vie sous la direction de Jean-Charles Tacchella en compagnie de Brigitte Fossey et Carole Laure. Les succès s’enchaînent (L’année des méduses, Les spécialistes). Les rôles sont intéressants et il prend plaisir à les jouer, mais on sent quand même alors chez Giraudeau l’impatience de celui dont l’image l’empêche peut-être d’exploiter son plein potentiel dramatique au cinéma.


« C’est vrai qu’on ne lui offrait pas toujours les rôles dont il rêvait, m’a raconté hier sa partenaire de Croque la vie, Carole Laure. Mais ce n’est quand même pas une malédiction que d’être beau quand on veut faire carrière au cinéma ! Cela dit, Bernard jouait aussi beaucoup au théâtre à cette époque. Sur les planches, il avait déjà l’occasion de s’épanouir en tant qu’acteur et de défendre de très beaux personnages. Le théâtre a toujours fait partie de sa vie. »


Lui qui entretient l’ambition d’une carrière cinématographique à la Depardieu ou à la Dewaere est pratiquement ignoré par les « grands » de l’époque. Les jeunes loups comme Beinex, Besson, Corneau ou Carax n’ont rien à lui offrir, pas plus que les vétérans comme Sautet, Blier ou Téchiné. Les chantres de la Nouvelle vague non plus. De temps à autre, un Scola ou un Schmid se pointe (Passion d’amour, Hécate), mais pas assez souvent à son goût. Alors il insiste. Quitte à camper des personnages plus sombres dans des films réalisés par des tâcherons. Il joue du muscle dans Rue barbare (Gilles Béhat) ; se compose une sale gueule de flic dépressif dans Poussière d’ange (Édouard Niermans), l’un de ses plus beaux rôles.


De beaux détours
« Le miroir, j’aurais plutôt envie de le briser quand il me renvoie une image qui n’est pas moi, a-t-il déclaré au magazine Première en 1987. Attention ! Je ne renie rien. Les choix que j’ai faits, je les revendique. Mais au départ, je n’ai pas eu la possibilité de jouer ce qui m’aurait vraiment intéressé. Dans ces cas-là, pour avancer, il faut suivre des chemins détournés. Et j’y ai pris un formidable plaisir à l’occasion. »


Les détours, heureusement, furent très beaux, notamment du côté de l’écriture. La quarantaine franchie, il passe derrière la caméra (L’autre, Les caprices d’un fleuve). Du coup, les beaux rôles arrivent. Le fils préféré (Nicole Garcia), Après l’amour (Diane Kurys), Ridicule (Patrice Leconte), Gouttes d’eau sur pierres brûlantes (François Ozon), Une affaire de goût (Bernard Rapp), toutes des œuvres dans lesquelles il a l’occasion d’explorer des aspects plus mystérieux – et parfois sombres – de l’âme humaine.


Bernard Giraudeau se savait malade depuis 10 ans. Même s’ils se fréquentaient moins maintenant qu’à une certaine époque, son amie Carole Laure a toujours gardé un lien. C’est d’ailleurs à lui que la réalisatrice québécoise a d’abord offert le rôle du père abusif de La capture.


« Il tenait à vivre le plus longtemps possible pour être près des siens, raconte-t-elle. Il faisait tout pour cela. Alimentation, régime de vie, traitements. Il ne se sentait malheureusement plus la force de tenir un rôle au cinéma quand je lui ai proposé. Surtout, il ne voulait plus prendre l’avion ni s’éloigner de ses médecins. »


Ne s’apitoyant jamais sur son sort, l’auteur du Marin à l’ancre n’a pas hésité à parler publiquement de son cancer – son « dernier bateau » – au cours des dernières années. En nommant les choses et en les décrivant telles qu’elles sont. Il témoigne même de sa maladie sur un site internet (la-maison-du-cancer.com) et discute aussi des soins à l’intérieur du système de santé. Il voulait faire œuvre utile.


En s’ouvrant aux autres.


Dans une interview accordée au journal Libération l’an dernier, Giraudeau estimait être privilégié. Et décrivait ainsi ce qui l’aidait à surmonter les souffrances :
« La méditation, la relaxation, et puis mon entourage. Ma femme, mes enfants qui sont très aimants. Vous vous rendez compte qu’il vous reste dans la vie peu de choses, mais elles sont là, importantes. Un peu de bonheur, beaucoup d’amour. C’est tout bête. Et à part ça ? Il faut être heureux avec ce que l’on a. Il faut calmer le jeu, arrêter les colères, ce qui n’est pas simple. Regarder les choses différemment, être plus aimant. Comprendre. »


Un bien beau monsieur vient de quitter le port.