Marc Cassivi LA PRESSE

Faut-il qu'un film rejoigne «le grand public» ? J'y reviens souvent. Parce que c'est une préoccupation générale. À la fois des institutions (la SODEC, Téléfilm Canada), portées à favoriser un cinéma qui intéresse le plus grand nombre, de plusieurs distributeurs et producteurs, et aussi de cinéastes.

Discussions cette semaine, dans des contextes fort différents, avec deux cinéastes québécois. Deux artistes reconnus sur la scène internationale, célébrés dans des festivals à l'étranger.

Le premier regrette qu'un certain type de cinéma n'intéresse pas davantage le public québécois. «Je trouve dommage qu'il n'y ait pas plus de curiosité», m'a-t-il confié lors d'un entretien informel.

Le second... regrette qu'un certain type de cinéma n'intéresse pas davantage le public québécois. «Je sais que mes films ont souvent une sorte de carrière internationale. Je me raccroche de plus en plus à ça parce que j'ai l'impression qu'au Québec, je ne parle pas à grand monde», a déclaré Philippe Falardeau à des journalistes conviés à une visite du plateau de Bachir Lazhar, son prochain film.

Le constat est le même pour l'un et pour l'autre, et pour bien d'autres cinéastes portant l'étiquette «d'auteurs», terme galvaudé s'il en est. Ils ont beau faire d'excellents films, salués par la critique et les cinéphiles, leurs oeuvres sont rarement vues en salle par plus de 40 000 ou 50 000 personnes au Québec. Tant d'efforts et d'investissements pour rejoindre un public dix fois moindre qu'un épisode de Virginie (dans le meilleur des cas).

«J'ai l'impression de ne parler qu'aux initiés, à Montréal, et je trouve ça dur, dit Philippe Falardeau. Je n'arrive pas à passer un cap. Je me pose de sérieuses questions à ce sujet. Ça me touche beaucoup de mobiliser autant de ressources, autant de gens et autant d'argent, et que ça reste relativement restreint comme public. Je pense qu'on a une responsabilité comme cinéastes. Ce n'est pas comme un auteur qui a une subvention de 20 000$ pour écrire un roman. On a des subventions énormes. En même temps, je ne peux pas commencer à écrire pour plaire à plus de gens.»

Sauf le respect que je dois au cinéaste de Congorama, je crois qu'il a tort de s'inquiéter de la comparaison entre le box-office de ses films et ce qu'ils coûtent à produire. Si les cinéastes ont une responsabilité, découlant en partie des fonds publics qui leur sont alloués, c'est d'honorer cette confiance en créant des oeuvres artistiques qui valent la peine d'exister. Point à la ligne. Un bon film est un bon film, qu'il ait coûté 150 000$ ou 7 millions, qu'il soit vu par une personne ou par un million de personnes.

Philippe Falardeau, en revanche, a tout à fait raison de refuser «d'écrire pour plaire à plus de gens». Le contraire serait faire preuve de condescendance pour un public, souvent contemplé de haut par les «producteurs de divertissement», à qui l'on sert régulièrement des oeuvres édulcorées, diluées, aseptisées - du manger mou cinématographique - en espérant faire résonner les tiroirs-caisses. La recette est connue: tenter d'abrutir les gens en les prenant pour des imbéciles. Elle a heureusement ses limites.

Ce qui m'amène à Fatih Akin, certainement l'un des cinéastes les plus doués à avoir été révélé au monde au cours de la dernière décennie. Le cinéaste de Head On (Ours d'or à Berlin en 2004) et De l'autre côté (prix du scénario à Cannes en 2007) a confié au collègue et ami Marc-André Lussier qu'il avait «maintenant envie de rejoindre le grand public aussi».

À preuve, la sortie vendredi au Québec de Soul Kitchen, la première comédie de ce cinéaste allemand de 37 ans, dont le cinéma était jusqu'ici surtout marqué par la quête des origines (les siennes sont turques), la filiation et l'affirmation de soi.

Autant De l'autre côté, chassé-croisé entre l'Allemagne et la Turquie, était un film intelligent, parfaitement dosé et d'une grande subtilité, autant Soul Kitchen est une comédie à numéros bébête et conventionnelle, burlesque et plaquée.

«Je veux rejoindre les gens», dit Fatih Akin, qui trouve lourde son étiquette de «cinéaste de festivals». Ce que je trouve lourd, c'est plutôt son film (qui ose - misère - le cliché de «l'aphrodisiaque-servi-à-des-gens-qui-ne-s'en-doutent-pas»).

Et ce que je trouve encore plus dommage, c'est qu'un cinéaste aussi talentueux perde son temps à réaliser une fiction aussi cruellement dépourvue d'esprit. Si c'est ça, le compromis nécessaire pour plaire au grand public, autant se consacrer au mauvais théâtre d'été.

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>>>À lire également: Fatih Akin, cinéaste hambourgeois, par Marc-André Lussier