Marc Cassivi LA PRESSE

Julie Hivon s'est fait connaître du public cinéphile en 2001 grâce au charmant Crème glacée, chocolat et autres consolations. L'écriture romanesque, l'enseignement du cinéma, la maternité et, surtout, quelques refus des bailleurs de fonds expliquent que son deuxième long métrage ait pris neuf ans à voir le jour. L'attente en aura valu la peine.

> Consultez notre dossier sur le FFM

Tromper le silence, présenté hier en primeur dans le cadre de la compétition du Festival des films du monde, est un film suave, fluide, intimiste et minimaliste, de tensions et d'atmosphères, nettement plus abouti, sur le plan formel, que le premier long métrage de la jeune cinéaste.

Viviane (Suzanne Clément), une photographe, est en conflit avec son frère, qui lui servait de modèle. Elle rencontre Guillaume (Maxime Dumontier), un jeune homme écorché, à tendance autodestructrice, qui lui inspire un nouveau projet artistique, tout en la renvoyant à ses propres démons.

La réussite de Tromper le silence repose sur la dynamique, chargée, explosive, entre ces deux personnages complexes, et sur la complicité, évidente, entre ses interprètes. La fragilité de Viviane est exploitée avec beaucoup de finesse par Suzanne Clément. Maxime Dumontier, révélé par Tout est parfait, campe tout aussi justement l'énigmatique Guillaume, séducteur atypique à l'allure de Kurt Cobain, conscient de son charme.

Elle en croqueuse d'âme, l'appareil à la main, tiraillée par des questionnements éthiques. Lui en chat de ruelle dangereux, qui ne se laisse pas facilement approcher. Entre eux, des secrets de famille, de ruptures et de déceptions. Et une formidable tension, accentuée par le silence.

«Les deux personnages souffrent du silence, disait hier Julie Hivon en conférence de presse. Un dialogue se construit entre eux grâce à la photographie. Ils s'ouvrent peu à peu. J'aime beaucoup le non-dit au cinéma.»

«Le silence est imposé par les personnages, croit Suzanne Clément. Il fait partie de leurs traits de caractère. Ils choisissent de s'isoler. Ils peuvent entrer dans une bulle. Viviane décide de s'ouvrir, d'aller plus loin avec Guillaume parce que c'est vital.»

Éclairé le plus souvent par une lumière naturelle (filtrée pour les flashbacks), avec des plans soigneusement étudiés (photographie de Claudine Sauvé), Tromper le silence, malgré quelques effets scénaristiques trop appuyés (ellipses), confirme de nouveau, à l'occasion de ce 34e FFM, la vitalité du cinéma d'auteur québécois.

«L'art doit être vivant, il doit provoquer des rencontres, il doit à mon sens être significatif», dit Julie Hivon. Pari tenu.

En l'absence de Doillon

On spéculait hier sur les raisons de l'absence du FFM de Jacques Doillon, dont le plus récent film, Le mariage à trois, était aussi présenté en compétition mondiale. Annoncé en grande pompe, le cinéaste du Petit criminel et de Ponette, l'un des rares metteurs en scène de réputation internationale attendus à Montréal cette semaine, s'est désisté la semaine dernière. Aucun membre de l'équipe du film (acteur, producteur) n'est venu rencontrer le public à sa place. Pour un film de la compétition, même d'un festival somme toute mineur comme le FFM, cela reste étonnant.

Si Doillon avait été sur place, il n'aurait probablement pas été applaudi davantage qu'hier midi au cinéma Impérial (c'est-à-dire pas du tout). Le public du FFM est resté de glace à la fin de la projection de son film. Il faut dire que Le mariage à trois, décousu et difficile d'approche, est essentiellement une proposition théâtrale portée au grand écran.

Les conventions empruntées au théâtre - jusque dans les déplacements des acteurs - finissent d'ailleurs par agacer. Comme le ton foncièrement macho du personnage d'Auguste (Pascal Greggory), dramaturge mégalomane qui se remet difficilement de sa rupture avec son ex-femme, la comédienne Harriet (Julie Depardieu). On retrouve, dans la bouche du même interprète, le discours machiste de mononcle lubrique que distillait un autre récent film de Jacques Doillon, Raja (2003), au parfum colonialiste.

Ironique mais bavard, bien écrit mais prétentieux, faisant autant dans le vaudeville que dans le huis clos érotique, Le mariage à trois reste malgré tout un exercice de style intéressant. Qui s'éparpille malheureusement et se confond en maniérismes de toutes sortes.

«C'est un peu compliqué», se plaint l'étudiante embauchée par le dramaturge pour mettre de l'ordre dans ses papiers, et qui devient soudainement l'objet de son désir. Compliqué, en effet. Pour rien.