Publié le 23 avr. 2012
Marc Cassivi LA PRESSE

Olivia Rosenthal pleure chaque fois qu'elle voit Les parapluies de Cherbourg. Même avant que la comédie musicale ne vire au drame. En anticipation. Parce que les histoires d'amour ne finissent pas toujours comme on voudrait, même au cinéma.

«Je continue à pleurer, je pleure, je n'arrête pas de pleurer, je pleure sans discontinuer, je ne supporte pas l'idée qu'on ne puisse réparer ce qui a été brisé, refaire, recommencer», écrit l'auteure française dans son plus récent livre, Ils ne sont pour rien dans mes larmes, qui vient de paraître aux Éditions Verticales.

Geneviève (Catherine Deneuve) rencontre par hasard Guy (Nino Castelnuovo), son grand amour de jeunesse, à la station d'essence dont il est le propriétaire, à Cherbourg. Il devine que la fille qui l'accompagne, dans sa voiture de luxe, est aussi la sienne.

«Comment l'as-tu appelée?

- Françoise. Elle a beaucoup de toi. Tu veux la voir?

- Je crois que tu peux partir.

- Toi tu vas bien?

- Oui, très bien.»

Ils s'étaient jurés de s'aimer toujours. La vie en a voulu autrement. Je me souviens d'être sorti de la salle, touché par l'injustice de cet amour bafoué. Et si la mère de Geneviève n'avait pas caché toutes les lettres de Guy pendant son service militaire en Algérie?

«On peut vivre par procuration des choses incroyablement douloureuses», écrit en exergue de son livre Olivia Rosenthal, de passage à Montréal cette semaine. Ils ne sont pour rien dans mes larmes, entre le reportage, l'essai et la fiction, est le résultat d'entretiens de l'écrivaine avec une douzaine de personnes, pas nécessairement cinéphiles, qui ont répondu à leur manière à cette question «simple et vertigineuse»: «Quel film a changé votre vie?»

Il y a Angélique, qui raconte comment elle a voulu devenir scripte comme le personnage de Nathalie Baye dans Nuit américaine de François Truffaut, qu'elle a découvert à 12 ans. Il y a Jean qui, après avoir vu L'arrangement d'Elia Kazan, a constaté qu'au cinéma, «on peut refaire sa vie autant de fois que son visage». Ou encore Olivia, qui s'est accordée, grâce aux Parapluies de Cherbourg de Jacques Demy, le droit de pleurer au cinéma.

(Les parapluies de Cherbourg est aussi le film qui a changé la vie de Catherine Deneuve. Celui qui, heureusement, l'a convaincue de continuer à faire du cinéma.)

Quel film a changé ma vie? Question vertigineuse en effet. J'ai un souvenir très vif d'avoir pleuré en voyant Platoon, film en partie autobiographique d'Oliver Stone sur la guerre du Vietnam. J'avais 13 ans. La scène où un soldat américain (Kevin Dillon) fracasse le crâne d'un jeune vietnamien handicapé avec la crosse de son fusil, devant sa mère, parce qu'il ne comprend pas ce qu'il lui dit, m'a marqué profondément. Une scène brutale, sauvage, haineuse, qui m'a éveillé aux atrocités de la guerre, à l'abus de pouvoir, à l'injustice.

Elle m'a préparé, je crois, à mieux saisir les images de Tiananmen, d'Abou Ghraib, de Sabra et Chatila. À dénoncer les policiers qui lèvent leurs matraques sur les innocents. À découvrir que le cinéma n'est pas qu'une source d'émerveillement, mais le reflet d'une réalité. Un art qui, en dévoilant les failles de l'homme, peut faire naître l'indignation.

Dolan à Cannes

Il l'a vécu un peu comme une déception, et il a osé le dire. Certains le lui ont reproché. Xavier Dolan sera de la sélection officielle du Festival de Cannes, dans la section Un certain regard. Ce n'est pas un mince honneur. Il s'agit de la troisième sélection de Dolan à Cannes en quatre ans et trois films (J'ai tué ma mère avait été présenté à la Quinzaine des réalisateurs en 2009 et Les amours imaginaires à Un certain regard en 2010).

Laurence Anyways, son plus ambitieux long métrage à ce jour, mettant en vedette Melvil Poupaud, Suzanne Clément et Nathalie Baye, n'a pas été retenu en compétition officielle. Au Québec, tout le milieu du cinéma l'y attendait pourtant. Xavier Dolan n'a que 23 ans et il aura, comme l'a souligné le délégué général Thierry Frémaux, toutes les occasions de se faire valoir à l'avenir dans le volet compétitif du plus prestigieux festival de films du monde.

Dolan a été «adopté» par la direction du festival, toujours à l'affut des cinéastes émergents, qui ne voudra pas rater son Déclin ou son Léolo, au profit d'un événement concurrent. Si Laurence Anyways ne se trouve pas en compétition sur la Croisette, c'est que l'on a jugé que le moment n'était pas venu pour Dolan de faire «le grand saut». La compétition officielle est sensiblement plus scrutée par la presse internationale que les sections parallèles, même en sélection officielle.

Il n'est pas le plus diplomate. Il est conscient de son talent, aussi exceptionnel que précoce. On lui tiendra peut-être rigueur à Cannes d'avoir avoué publiquement sa «déception». Mais on ne pourra accuser Xavier Dolan de fausse modestie. Comment peut-on se dire déçu de ne pas être sélectionné en compétition à Cannes à 23 ans, demandent certains? Parce que toutes les rumeurs nous y envoient depuis six mois, que l'on ne souffre pas spécialement de complexes, et que l'on aspire ouvertement à s'y retrouver un jour.

Xavier Dolan ne se fera peut-être pas de nouveaux amis avec ses plus récentes déclarations, que l'on pourra mettre sur le compte de l'arrogance. Il reste que je préfère de loin son franc-parler aux formules sibyllines de ceux qui prétendent être ravis que leurs films soient sélectionnés en séance spéciale à Cannes plutôt qu'en compétition. On ne va pas aux Jeux olympiques pour ramener un certificat de participation. Dolan a le culot, et l'honnêteté, de le dire.