Ce n'est pas d'hier que les étudiants ont des visées corporatistes et que les causes qu'ils embrassent avec le plus de zèle consistent à exiger des avantages pécuniaires pour eux-mêmes.

Lysiane Gagnon LA PRESSE

Les grandes luttes de l'AGEUM, l'ancêtre de la FEUQ, ont le plus souvent tourné autour des droits de scolarité. Même Robert Bourassa, quand il était étudiant en droit, souhaitait les réduire! L'un de mes amis plus âgés me rappelle un épisode encore plus ancien: la grande bataille des étudiants de l'Université de Montréal contre l'augmentation des billets de tramway, à l'époque le principal mode de transport public.

Ils réclamaient des tarifs préférentiels pour leurs passages dans les tramways qui les menaient à l'université. «C'était féroce, on a eu des émeutes...», rappelle cet ami, alors étudiant en médecine.

C'était avant la génération des enfants-rois, mais même alors, les étudiants d'université - ces privilégiés destinés aux emplois les plus rémunérateurs - voulaient payer moins cher dans les transports publics. Moins cher que les ouvriers qui prenaient les mêmes tramways pour aller à l'usine ou à la manufacture, moins cher que les femmes de ménage embauchées dans les grandes maisons d'Outremont.

Rien n'a changé. Les étudiants qui ont pris possession de la rue - surtout ceux qui sont liés à des groupuscules d'extrême gauche - rêvent de révolution, soit. Il reste que leur revendication essentielle - le gel des droits et idéalement la gratuité totale - est typiquement corporatiste... et tant pis si cela devait se faire à même les impôts de salariés qui ne feront jamais partie de la classe privilégiée des diplômés universitaires.

Une variante sur le même thème est apparue lors des récentes négociations entre les leaders étudiants et le gouvernement. Comme ce dernier refusait mordicus (avec raison) d'alourdir le fardeau des contribuables, les étudiants ont eu l'idée de piger ailleurs de quoi servir leurs intérêts, puisqu'il était entendu que d'autres devaient payer pour eux.

Ils s'approprieraient donc une partie de l'argent destiné aux universités, sous le prétexte fallacieux que les universités, soupçonnées de «gaspillage» selon le préjugé populiste ambiant, devraient mettre des sous de côté... non pas pour améliorer la qualité de l'enseignement, de la recherche et des équipements, mais pour les donner aux étudiants!

D'où l'entente du 6 mai entre l'ex-ministre Line Beauchamp et les leaders étudiants chaperonnés par les centrales syndicales.

C'est une honte que ce détournement de fonds ait été avalisé par le gouvernement. Et il est aberrant que la représentante des recteurs, Luce Samoisette, présente à la réunion, ait accepté de soumettre ses collègues à une pareille humiliation.

Il s'agissait en effet d'une authentique mise en tutelle des universités, dont les budgets auraient été soumis à l'examen de représentants étudiants et syndicaux parfaitement incompétents en la matière, et dont la seule motivation aurait été de trouver à tout prix dans les budgets universitaires des postes à couper et des dépenses à réduire pour mettre le grappin sur les surplus: à nous le fric!

L'entente étant tombée à l'eau, la FECQ est revenue à la charge la semaine dernière, avec une proposition pour la «bonifier» (sic). Cette fois, dans le cirque multipartite qui ferait la loi dans les universités, les recteurs seraient en minorité, et auraient deux fois moins de représentants que les étudiants et leurs alliés des centrales... lesquels auraient en outre le dernier mot sur la nomination des deux représentants des «milieux socio-économiques» et sur celui du Ministère!

C'était une blague grossière à sa face même, mais il s'est trouvé des gens sérieux pour accorder du mérite à la proposition... ce qui en dit long sur le délitement actuel de la société.