L'industrie aéronautique québécoise digère très mal les droits punitifs que le gouvernement fédéral a décidé d'imposer sur plusieurs produits d'acier et d'aluminium importés des États-Unis. Des manufacturiers commencent à évoquer l'éventualité de délocaliser certaines de leurs activités aux États-Unis afin de rester concurrentiels. C'est bien beau, la guerre commerciale, mais il ne faut pas se « tarifer » dans le pied pour autant.

Jean-Philippe Décarie LA PRESSE

On le sait, le gouvernement Trudeau a décidé de riposter à l'imposition de tarifs douaniers de 25 % et de 10 % décrétés par Donald Trump sur les importations d'acier et d'aluminium canadiens, des tarifs qui sont en vigueur depuis le 1er juin dernier.

Le gouvernement fédéral a ciblé plus de 400 produits d'importation américaine qui totalisent 16 milliards annuellement, soit l'équivalent de ce que représentent nos exportations d'acier et d'aluminium aux États-Unis.

Mon collègue Jean-François Codère nous rapporte depuis Londres le mécontentement quasi généralisé que suscite la riposte tarifaire fédérale chez nos entreprises de l'aéronautique (voir onglet suivant).

Les groupes Meloche, Alphacast et Héroux-Devtek affirment notamment faire les frais des droits punitifs que vient d'imposer le fédéral sur plusieurs produits stratégiques qui entrent dans la fabrication de leur production et qui ne sont vendus que chez des fournisseurs américains.

Aéro Montréal, la grappe de l'industrie aéronautique québécoise, a bien tenté de convaincre Ottawa de surseoir à l'imposition de tarifs punitifs sur certaines catégories de produits, mais elle a été incapable d'obtenir gain de cause.

Pourtant, il y a trois semaines, j'ai exposé le cas de l'entreprise Tremcar - le troisième constructeur nord-américain de semi-remorques-citernes en acier inoxydable et en aluminium -, qui subissait le même préjudice que nos manufacturiers de l'aéronautique.

Tremcar exporte 40 % de ses remorques aux États-Unis, mais doit s'approvisionner en feuilles d'acier inoxydable et en plaques d'aluminium polies aux États-Unis, puisqu'aucun manufacturier ne fabrique de tels produits au Canada.

L'imposition de la surtaxe canadienne de 25 % sur les achats d'acier de Tremcar et de 10 % sur ceux d'aluminium représentait pour cette PME un coût supplémentaire annuel de 3,5 millions. Il s'agit d'une ponction énorme pour cette entreprise qui réalise un chiffre d'affaires de 135 millions.

On comprend que le Canada veuille punir les États-Unis pour leur comportement délinquant, mais on ne comprend pas du tout que le Canada cherche à punir ses propres entreprises au profit de concurrents américains qui n'auront pas à subir pareil traitement, puisqu'ils exportent au pays des produits finis qui ne sont pas soumis à la surtaxe punitive.

TREMCAR GAGNE EN PARTIE SA BATAILLE

La semaine dernière, à la suite de la publication de l'exemple des effets désastreux que générait la réplique commerciale canadienne sur les affaires de Tremcar, la PME de Saint-Jean-sur-Richelieu a appris qu'Ottawa avait finalement accepté d'exonérer les exportations américaines de feuilles d'acier inoxydable de la surtaxe canadienne.

C'est avec un grand soupir de soulagement que Daniel Tremblay, président de Tremcar, a accueilli la nouvelle. Les coûts d'acquisition d'acier représentent 33 % du coût de construction d'une citerne.

L'imposition d'une surtaxe de 25 % aurait donc rendu Tremcar beaucoup moins concurrentielle par rapport à ses concurrents américains.

Pour contourner la surtaxe canadienne, Tremcar aurait pu s'approvisionner auprès de fabricants européens, mais cela aurait eu pour effet de réduire d'autant le contenu nord-américain de ses citernes qui doivent être composées à 56,5 % de matériaux nord-américains pour être conformes à l'ALENA.

« On a eu gain de cause sur la surtaxe sur l'acier inoxydable, mais Ottawa maintient la surtaxe de 10 % sur nos achats de plaques d'aluminium poli aux États-Unis.

« Ce qui va nous obliger à favoriser notre usine en Ohio qui fabrique aussi des semi-remorques-citernes en aluminium, au détriment de notre usine de Saint-Césaire qui, elle, va être pénalisée », se désole Daniel Tremblay.

N'empêche, le gouvernement fédéral a fait la démonstration qu'il pouvait revoir la portée de sa surtaxe et en exclure les produits qui nuisent à la productivité des entreprises manufacturières canadiennes.

Qu'Ottawa surtaxe le ketchup, le sirop d'érable ou la pizza qui sont fabriqués aux États-Unis ne dérange pas grand monde. Les consommateurs auront toujours le loisir de choisir des produits de substitution canadiens et c'est même une bonne chose pour nos producteurs locaux.

Mais Ottawa doit rectifier le tir pour exempter nos entreprises du secteur de l'aéronautique de sa surtaxe anti-Trump, comme il vient de le faire si intelligemment pour Tremcar.