Attendez, attendez. Si j'ai bien compris, le gouvernement du Québec donne des permis à des bars de criminels qui leur fait empocher un paquet d'argent avec des machines à sous ?

Publié le 24 oct. 2016
Francis Vailles LA PRESSE

Et cet argent est souvent fait sur le dos de pauvres clients dépendants du jeu, qui y vident leur paye ?

Non mais quelle histoire incroyable qu'a déterrée notre équipe d'enquête sur les appareils de loterie vidéo (ALV). Hier, le trio Gagnon-Lévesque-Malboeuf a démontré que Loto-Québec avait accordé des permis d'ALV à plus de 60 établissements où fraient des criminels. Pas deux ou trois, soixante ! Et encore, leur recensement n'est pas exhaustif.

Imaginez, même les bars lavallois Café Bellerose et Romcafé ont leur permis, eux qui ont pourtant été maintes fois associés publiquement aux chefs de la mafia italienne. Imaginez, les policiers ne parviennent pas à soustraire les ALV de certains bars, malgré les bagarres à coups de chaises et les agressions armées à répétition.

Ces révélations explosives suivent leurs reportages des dernières semaines qui démontraient le ravage du jeu et le laxisme de Loto-Québec quant au respect des quotas d'ALV par secteur, entre autres. Certains maires sont tombés en bas de leur chaise en constatant la concentration des ALV dans leur ville, souvent dans des quartiers pauvres.

La gestion des ALV, faut-il savoir, a été confiée à Loto-Québec en 1994 afin d'en éloigner l'exploitation par le crime organisé. Force est de constater que c'est un échec.

On ne parle pas de petits sous, les amis. Bon an, mal an, Loto-Québec empoche près de 700 millions de dollars avec les appareils de loterie vidéo et les tenanciers de bars, 200 millions.

Nos gouvernements ont-ils fermé les yeux sur les problèmes de l'industrie pour mieux siphonner Loto-Québec et atteindre le déficit zéro ? Ou l'inverse : est-ce Loto-Québec qui a été permissive pour remplir la commande du gouvernement ?

Devant ce constat, Québec doit agir. Pas en promettant un éventuel rapport terminé dans deux ans qui finira sur les tablettes. Il doit prendre le taureau par les cornes.

Hier, le ministre de la Sécurité publique, Martin Coiteux, a dit qu'il n'est « pas un partisan du statu quo, que les changements qui s'imposent [aux règlements ou à la loi] seront apportés ». Est-il sérieux dans ses intentions ?

Le gouvernement ne pourra simplement demander à Loto-Québec d'être plus vigilante, compte tenu du fonctionnement de l'organisme qui a droit de vie ou de mort sur les ALV, soit la Régie des alcools, des courses et des jeux (RACJ).

Au fil des ans, la RACJ a imposé des sanctions plutôt clémentes aux délinquants, si bien que ces décisions ont fait jurisprudence et servent de barèmes aujourd'hui. Une sanction hors norme serait contestée avec succès en appel par les tenanciers délinquants.

Non, le gouvernement doit adopter une nouvelle loi ou de nouvelles règles pour l'attribution des permis. Ces règles pourraient lui servir de guide pour choisir à quels établissements il doit retirer des permis pour atteindre le seuil réduit d'ALV au Québec. À la suite de notre enquête, le ministre des Finances, Carlos Leitao, a avancé qu'il projetait désormais de retrancher un millier d'ALV de la circulation pour le faire passer à environ 10 500 appareils.

Pourquoi le gouvernement ne s'inspirerait-il pas de la récente réglementation pour l'obtention des contrats publics ? Pourquoi n'aurait-il pas les mêmes exigences que l'Autorité des marchés financiers (AMF) avec les bureaux de change et les détenteurs de guichets automatiques ?

Autant pour les contrats publics que pour les bureaux de change, la délivrance d'un permis doit être précédée d'une enquête de la Sûreté du Québec. Les demandeurs doivent montrer patte blanche, sans quoi le permis leur est refusé. Dans le cas des bureaux de change, toute nouvelle information qui viendrait entacher la probité d'un exploitant mène à la révocation du permis.

En s'inspirant de cette loi, Québec pourrait choisir de retirer les permis d'ALV aux délinquants à répétition et autres bars associés aux criminels, comme l'a dévoilé notre enquête. Plus encore, Québec pourrait carrément retirer les ALV de tous les bars de danseuses nues, des endroits fortement criminogènes.

Les tenanciers de bars contesteront probablement de telles démarches, mais ils ont tout intérêt à collaborer : ultimement, le gouvernement pourrait faire comme en Ontario et confier tous les ALV à des centres de jeu contrôlés par le gouvernement. Et du coup, fini les 200 millions de revenus...