Il y a trois ans, tous s'entendaient : l'épicier Metro devait ABSOLUMENT faire une grosse transaction afin de contrer la concurrence. Personne n'en doutait, à part quelques hérétiques : c'était LA chose à faire.

Publié le 12 juill. 2016
Francis Vailles LA PRESSE

Rappelez-vous, le géant américain Target venait d'ouvrir ses premiers magasins au Canada, au printemps 2013, avec certains produits d'épicerie. Se rappelant Walmart, les détaillants canadiens tremblaient de peur.

Rappelez-vous, le 12 juin 2013, le concurrent Sobeys (IGA) annonçait l'acquisition de la chaîne d'épiceries Safeway pour la somme de 5,8 milliards. Dans la transaction, Sobeys mettait la main sur 213 épiceries et 199 pharmacies.

Essentiellement présent dans l'Ouest canadien, Safeway était le dernier grand détaillant indépendant de l'alimentation au Canada. Dit autrement, il était la dernière chance de Metro de se diversifier géographiquement au Canada.

D'ailleurs, quand la transaction a été annoncée, plusieurs journalistes n'amorçaient pas leurs textes en parlant de l'acquéreur Sobeys, mais en parlant de l'occasion perdue de Metro.

Rappelez-vous, un mois plus tard, le 15 juillet, le concurrent Loblaw mettait la main sur Shoppers Drug Mart, connue sous l'enseigne Pharmaprix au Québec. La transaction de 12,4 milliards en faisait la plus importante dans le commerce de détail au Canada. Du coup, 1237 pharmacies changeaient de mains.

Face à ces transactions, les observateurs exhortaient Metro à faire main basse sur Jean Coutu. Le prix importait peu, l'absence de diversification géographique également, l'important était de contrer les deux concurrents, coûte que coûte. Même l'analyste financier réputé Perry Caicco jugeait impératif de faire une acquisition.

Trois ans plus tard, que s'est-il passé ? Metro n'a pas fait la mégatransaction espérée et s'en est remise à sa croissance interne. Or, surprise, l'entreprise a eu plus de succès que ses rivales.

Au début de 2015, Target a fermé ses 133 magasins canadiens, dans ce qui fut qualifié de plus important fiasco dans le commerce de détail au Canada.

Du côté de Loblaw, l'acquisition de Shoppers s'est avérée profitable. Toutefois, au début de 2016, devant ses insuccès au Québec, l'entreprise y a fait disparaître ses dernières enseignes Loblaws pour revenir à la formule Provigo.

Enfin, hier, Sobeys a congédié son PDG, Marc Poulin, devant les pertes abyssales de l'entreprise, causées par les difficultés de Safeway essentiellement. Il y a deux semaines, l'entreprise avait déclaré une perte annuelle de 2,1 milliards.

Un coup d'oeil aux comportements boursiers des trois épiciers canadiens est fort révélateur. Depuis la transaction de Safeway, il y a trois ans, le titre de la société mère de Sobeys, Empire, a perdu 13 %. Pendant ce temps, l'action de Loblaw a gagné un respectable 44 %, mais Metro, lui, s'est apprécié de 103 %, le double !

Quelles leçons peut-on tirer d'un tel topo ? D'abord, que les dirigeants d'entreprises et les conseils d'administration doivent se méfier des modes. Bien souvent, ce sont les réactions des décideurs aux goûts stratégiques du jour qui ont coulé les organisations.

C'est ce qui est arrivé à bien des entreprises à la fin des années 90, dans la vague des technos. De nombreuses organisations ont acheté leurs concurrents à des prix qui défiaient toute logique. Le marché s'est finalement dégonflé dramatiquement au début des années 2000, avec le krach des technos. Nortel est le symbole canadien de cette déconfiture.

C'est ce qui est arrivé aussi avec la bulle des matières premières. Avec la montée de la Chine, plusieurs se sont rués sur les entreprises de matières premières et l'ont regretté par la suite. Au Canada, Alcan a été vendue 38 milliards US à Rio Tinto en 2007, au sommet. Par la suite, Rio a toutefois dû en dégonfler la valeur de plus de 25 milliards US...

Autre leçon : le passé n'est pas garant de l'avenir. Dit autrement, les paramètres économiques peuvent changer brutalement et avec eux, les stratégies à déployer. Enfin, la culture d'entreprise de la cible à acquérir et les particularités du marché sont des éléments clés à prendre en compte lors d'une fusion.

Aujourd'hui, les préoccupations demeurent les mêmes pour Metro. L'entreprise est peu diversifiée, autant du point de vue sectoriel que du point de vue géographique. Les dirigeants devront peut-être bouger, mais mieux vaut attendre une bonne occasion et un bon prix et ne pas succomber aux modes.