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Chronique «plate» (3): Où est allé l'argent en éducation?

Les fonds consacrés à l'éducation ont augmenté depuis 10 ans, ça ne fait aucun doute. Mais où donc est allé l'argent? Et a-t-il été investi judicieusement?

Pour répondre à ces questions, j'ai travaillé d'arrache-pied depuis un mois en m'appuyant sur différents documents du ministère de l'Éducation, du ministère des Finances et du Conseil du trésor. En particulier, j'ai épluché le rapport Champoux-Lesage sur le financement des commissions scolaires, dont j'ai rafraîchi les données avec l'aide d'un économiste.

D'abord, reprenons la conclusion de ma dernière chronique «plate» de mardi. Depuis 10 ans, les dépenses globales en éducation ont augmenté de 41%(1), selon mes estimations prudentes, soit davantage que l'inflation (19,4%) ou la croissance économique (38%).

Première remarque: la hausse n'a pas été répartie également entre les réseaux primaire-secondaire et postsecondaire (cégeps et universités). Dans le premier cas, l'augmentation se chiffre à environ 33% sur 10 ans, tandis que dans le second, la hausse est de quelque 51%.

Avant de sauter trop vite aux conclusions, précisons que l'écart s'explique essentiellement par le fait que le réseau primaire-secondaire a vu sa clientèle chuter, pour des raisons démographiques, tandis que le postsecondaire a connu une hausse appréciable du nombre de ses élèves. Vous me suivez?

Justement, pour mesurer la progression réelle des ressources, il faut s'en remettre non pas aux dépenses globales, mais plutôt aux dépenses PAR ÉLÈVE. En effet, une baisse du nombre d'élèves entraîne normalement une réduction du corps professoral et, plus largement, des fonds consacrés aux écoles.

Pour avoir un portrait encore plus juste, il faut retrancher l'effet de l'inflation, ce qui nous permet de savoir vraiment combien d'argent frais a été ajouté dans le réseau. L'exercice a été fait pour le réseau primaire-secondaire avec la méthode du rapport Champoux-Lesage.

Voyons voir. En 2013-2014, les dépenses de fonctionnement des commissions scolaires se sont chiffrées à 11 091$ par élève(2). En retranchant l'effet de l'inflation, on peut constater que le réseau a bénéficié d'une hausse annuelle récurrente de 2161$ par élève depuis 10 ans, soit une augmentation d'argent frais de 24%. Ces dépenses de fonctionnement excluent l'immobilier(3).

Où donc ont été injectés ces 2161$? Le rapport Champoux-Lesage nous en donne une bonne idée, puisqu'il contient une annexe détaillant les injections de fonds récurrentes des dernières années.

Premier constat: l'alourdissement de la clientèle accapare 404$ de cette hausse de 2161$, ou 19%, selon mes estimations. Il s'agit essentiellement des fonds destinés à absorber la croissance du nombre d'élèves handicapés ou en difficulté d'apprentissage (EHDAA).

Deuxième constat: la diminution du nombre d'élèves par classe, de même que l'ajout de 90 minutes de formation au primaire, a absorbé 18% des nouveaux fonds, soit 395$ sur 2161. Le seul ajout des 90 minutes de formation, notamment pour l'anglais, a nécessité l'embauche de 2000 enseignants en 2006.

Autre élément: l'équité salariale a exigé l'injection de fonds, de même que la reconnaissance des 32 heures de travail des enseignants, en 2004. Ces deux éléments équivalent à 440$ par élève, soit 21% de l'argent frais.

Caprices ministériels

On continue? Parlons maintenant des caprices des ministres de l'Éducation ou, plus poliment, de leurs interventions ciblées pour corriger un problème à la mode. Chaque ministre, ou presque, a débloqué ponctuellement de nouveaux fonds: plan d'action contre la violence, aide aux devoirs, lutte contre le décrochage, amélioration du français, etc.

Globalement, les 13 plans d'action ministériels depuis 10 ans ont accaparé 176$ par élève, ou 8% des 2161$. Et ils donnent des maux de tête aux gestionnaires des commissions scolaires, qui doivent gérer ces fonds à part et en rendre des comptes.

Autre facteur qu'on a tendance à oublier: le boom des services de garde. L'augmentation de la fréquentation, entre autres, fait en sorte qu'il a fallu ajouter de l'argent frais, de l'ordre de 263$ par élève, soit 12% du 2161$.

Enfin, contrairement à qu'on pourrait croire, les dépenses d'administration ne sont responsables que d'une petite portion de la hausse, soit 47$ sur les 2161, ou 2%.

Précisons que ces ajouts depuis 10 ans ont été jumelés à des programmes de compressions parallèles et récurrentes de près de 400 millions (448$ par élève). Sans ces compressions, la hausse aurait été de 2609$ par élève, mais ce chiffre est ramené à 2161$.

Ces compressions ont donné des maux de tête aux gestionnaires, puisque parmi les dépenses qui ont gonflé, plusieurs sont incompressibles, notamment en raison de la rigidité des conventions collectives.

Bref, le système d'éducation a réellement bénéficié de plus de fonds depuis 10 ans. La population ne se rappelle pas les 2000 profs qui ont été ajoutés au primaire ni la baisse des ratios dans les classes. Elle ne réalise pas davantage l'impact de l'explosion des élèves en difficultés d'apprentissage (troubles envahissant du développement, déficiences langagières et motrices, etc.), dont la raison profonde demeure inexpliquée.

Est-ce que les nouveaux fonds sont suffisants pour combler les besoins? Probablement pas. Est-ce qu'un ajout réglera tous les problèmes? Pas davantage. Dans le contexte actuel, il faudra trouver des solutions pour faire un usage plus judicieux des ressources de l'école publique. Et aider les professeurs à bien faire leur travail, au bénéfice de tous.

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(1.) Cette hausse de 41% des dépenses de programme concerne les années 2004-2005 à 2014-2015. En raison de l'indisponibilité des données, il faut s'en remettre à la période de 10 ans débutant une année plus tôt (2003-2004 à 2013-2014) pour comprendre en détail où a été dépensé l'argent. Dans ce cas, la hausse globale est semblable, de toute façon, soit 42%.

(2.) Il s'agit de dollars constants de 2012

(3.) Les écoles ont bénéficié d'un «réinvestissement majeur» dans le maintien des actifs et l'immobilier, selon le rapport Champoux-Lesage. Aujourd'hui, la moyenne d'investissement annuel est de 1 milliard, contre 527 millions il y a cinq ans.

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Le rapport Champoux-Lesage: www.education.gouv.qc.ca/fileadmin/site_web/documents/PSG/politiques_orientations/rapport_comiteCS_mai2014v3p.pdf

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OÙ EST ALLÉE LA HAUSSE DE 2161$ PAR ÉLÈVE DEPUIS 10 ANS?

(Hausse réelle, après inflation, entre 2003-2004 et 2013-2014)

> Ajouts nets de ressources: 47% de la hausse

> Impact budgétaire de l'alourdissement de la clientèle: 19% de la hausse

> Autres éléments: 34% de la hausse

> Impact global: 100%

Source : La Presse à partir du rapport Chapoux-Lesage, des Indicateurs de l'éducation et de Statistique Canada




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