Langue, livres, lecture et fonction ludique

C'est par l'écrit - l'écriture et la lecture - que l'on comprend... (Photo Ivanoh Demers, archives La Presse)

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C'est par l'écrit - l'écriture et la lecture - que l'on comprend une langue, son ossature, sa grammaire, son vocabulaire, écrit notre chroniqueur.

Photo Ivanoh Demers, archives La Presse

Alain Dubuc

Collaboration spéciale

La Presse

Le Québec a connu, tout au long de l'année qui se termine, des sursauts linguistiques nourris par des incidents comme la sortie anti-français d'un gérant d'un magasin Adidas du centre-ville, la publication de statistiques montrant une petite croissance du bilinguisme au travail, un certain vent d'indignation envers la formule d'accueil « Bonjour, Hi ».

Même si elles montaient en épingle des problèmes qui n'en sont pas vraiment, ces réactions illustrent néanmoins l'inquiétude toujours présente sur l'avenir du français. Des débats où on se nourrit trop d'anecdotes et où on oublie l'essentiel. S'ils veulent assurer la pérennité et le rayonnement du français, les Québécois francophones doivent connaître leur langue, bien la maîtriser, l'aimer suffisamment pour la transmettre à leurs enfants et la faire adopter par les nouveaux venus.

C'est important pour faire face au principal défi pour le français au Québec, la présence croissante de l'anglais comme langue universelle de communication. Ce phénomène touche davantage les jeunes, plus bilingues, baignés par l'internet et l'anglais qui y est omniprésent, plus susceptibles de travailler en anglais. Pour résister à l'anglicisation, il faut que leur connaissance du français et leur amour du français soient un socle solide que l'utilisation de l'anglais n'émoussera pas.

Le succès de ces efforts devra nécessairement passer par le renforcement de la langue écrite. La transmission orale, aussi riche soit-elle, a ses limites.

C'est par l'écrit - l'écriture et la lecture - que l'on comprend une langue, son ossature, sa grammaire, son vocabulaire. Et c'est là que le Québec a des problèmes.

Ce problème, on a tendance à vouloir s'y attaquer par la promotion du livre. Les politiques du gouvernement, par exemple, reposent largement sur le soutien au monde du livre, les éditeurs, les librairies, les bibliothèques. Même si le livre joue un rôle central, il ne faut pas oublier que la lecture passe par d'autres véhicules, les sites internet, les magazines, les journaux, qu'ils soient sur support papier ou électronique, sans oublier les dépliants et les boîtes de céréales. J'en profite ici pour dévoiler un conflit d'intérêts évident, car l'avenir des quotidiens est étroitement lié aux habitudes de lecture. Voilà pourquoi il faut élargir le débat et le faire porter sur la lecture.

L'autre erreur que l'on commet souvent, c'est d'établir un lien trop étroit entre la lecture et la culture. L'écrit n'est pas que culturel, qu'on pense aux livres pratiques. La culture s'exprime beaucoup en dehors de l'écrit - cinéma, télévision, théâtre, musique, spectacles et humour. Mais surtout, les enjeux sont largement socio-économiques, car la lecture est un déterminant majeur de la réussite scolaire, du décrochage, de la littératie, évidemment, elle a finalement des impacts sur la réussite individuelle, la pauvreté et les inégalités sociales.

Cela place le Québec dans une espèce de cercle vicieux. On sait que les Québécois ont moins de livres chez eux et lisent moins que dans d'autres sociétés. C'est très documenté. L'Enquête sur les pratiques culturelles du ministère de la Culture et des Communications montre, qu'en 2014, la lecture régulière de livres - une fois par mois - est plus faible chez les Québécois francophones, 57 %, que chez les anglophones, 69 %, ou même que ceux qui parlent d'autres langues, 61 %. Une enquête internationale de l'OCDE, le Programme international pour le suivi des acquis des élèves (PISA), portant sur les résultats scolaires des élèves du secondaire, montrait aussi, qu'en 2015, la proportion de familles québécoises ayant peu de livres à la maison - moins de 10 - était deux fois plus importante qu'au Canada anglais, 12 % contre 6 %, tandis que celles qui en avaient plus de 50 étaient moins nombreuses, 37 % contre 50 %.

Si ce n'était que des habitudes de consommation, ce ne serait pas la catastrophe. Mais il y a des conséquences sur l'éducation, ce qui explique pourquoi les enquêtes internationales sur le rendement scolaire s'intéressent à la présence de livres à la maison et aux activités familiales encourageant la lecture. C'est pourquoi une autre enquête internationale, le Programme international de recherche en lecture scolaire (PIRLS), qui porte sur les aptitudes des jeunes de la quatrième année du primaire, mesure aussi l'amour de la lecture des parents, qui a un lien avec le succès en lecture des enfants. La dernière enquête, pour 2016, qui vient de sortir, montre qu'au Québec, 17 % des parents n'aiment pas lire, contre 13 % en Ontario. À l'inverse, 31 % aiment beaucoup lire, contre 42 % en Ontario ou 44 % au Danemark.

Bref, moins de livres au Québec, moins d'amour de la lecture, moins de motivation des enfants, avec un effet sur l'apprentissage scolaire.

Cela indique que la Révolution tranquille n'a pas réussi à totalement compenser les retards culturels du Québec traditionnel, et que ce passif se transmet jusqu'à un certain point de génération en génération. Avec un impact sur la littératie, mesurée par une autre enquête, le Programme international pour l'évaluation des compétences des adultes (PEICA). En 2012, 19 % des adultes québécois n'avaient que des compétences minimales, ce qui en fait des analphabètes fonctionnels, tandis que 34 % avaient des aptitudes suffisantes, mais pas assez pour pleinement fonctionner. Le Québec se retrouvait ainsi au 18e rang de 22 pays de l'OCDE. La proportion de 53 % de Québécois ayant des aptitudes limitées se compare aux 38 % de la Finlande et aux 43 % de l'Australie.

Comment on s'en sort ? En fait, il y a place pour un certain optimisme, parce que le Québec s'extrait doucement de son cercle vicieux. D'abord, parce que le milieu scolaire compense certaines carences du milieu familial. On le voit aux résultats des enquêtes internationales. Avec le PIRLS, nos 9-10 ans font bien pour la lecture, mieux que les Ontariens et les Canadiens, mieux que les Danois et les Français. Le PISA montre que nos 15 ans, en quatrième secondaire, sont 10es au monde en lecture. Et le PEICA, pour la littératie des adultes, montre que si les résultats pour l'ensemble de la population laissent à désirer, la situation est bien meilleure pour les 25-44 ans, moins tributaires du passé, où le Québec fait mieux que les sept pays du G7. Les progrès seront encore plus grands si on s'attaque aux aptitudes en français des futurs enseignants qui sortent des facultés d'éducation.

J'ajoute un autre élément d'optimisme, et c'est que les millénaux, et ceux qui les suivent, s'inscrivent dans une tout autre culture que les X. Si les X étaient des enfants de la télé, les enfants Passe-Partout, les plus jeunes, surtout ceux qui sont nés après 1990, sont les enfants de l'internet, du chat, de Facebook, des textos. Ils passent beaucoup de temps sur le téléphone intelligent ou leur tablette. Et qu'est-ce qu'ils y font ? Ils lisent et ils écrivent. On n'aime pas nécessairement ce qu'ils lisent, on n'aime pas leur style, mais c'est de la lecture et de l'écriture, une base sur laquelle il est plus facile de construire.

S'il y a quelque chose qui revient souvent dans les enquêtes sur la question, c'est l'importance de l'amour de la lecture, de la lecture pour le plaisir. Cela mène à deux conclusions. D'abord, le plaisir, surtout si on veut l'éveiller le plus tôt possible, passe le plus souvent par le livre. Ensuite, aucune politique publique, aucune mesure d'éducation ne fonctionneront si elles ne tiennent pas compte de cet impératif ludique.




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