Ado, je voulais être un garçon, parce que je leur croyais tout permis. Jeune fille, j'ai souvent rêvé être un homme parce que j'étais persuadée que leurs horizons étaient plus larges que les miens. Jeune femme, j'ai découvert les joies d'en être une, les éblouissements secrets et les renoncements aigres-doux auxquels on doit faire face en assumant son camp. Je suis femme, je ne suis pas homme.

Rafaële Germain, collaboration spéciale LA PRESSE

«On ne choisit pas qui on est, mais on choisit comment on vit avec», m'a déjà dit mon ami Olivier. Il faisait référence à la couleur de sa peau. Olivier est Noir comme je suis femme et il m'a fait remarquer en lisant ces lignes: «Pourquoi la majuscule à Noir et la minuscule à femme?» Et une personne qui de toute évidence ne sera plus invitée chez lui a crié derrière nous: «On dit pas Noir, on dit Afro-Canadien!» Consternante rectitude politique, avaleuse de spontanéité, ultime hypocrite devant l'Éternel. Olivier et moi lui avons fait un joyeux pied de nez et sommes allés rejoindre sa demi-soeur sur le balcon.

 

Viviane est une charmante jeune femme issue de la bourgeoisie outremontaise dont la mère est de confession juive et le père catholique. Elle est mulâtre. Sa description: «Je suis une négresse juive bourgeoise qui vote Québec solidaire.» J'aime beaucoup Viviane.

Elle aussi a longtemps voulu être un homme. Parce que c'était plus facile, pensait-elle. Alors nous avons discuté sur notre balcon de ce que c'était que d'être Femme, et de ce que ç'aurait été que d'être Homme (notez la majuscule politiquement correcte).

«Si j'avais été un homme...» a commencé Viviane. Elle n'aurait pas été capitaine d'un grand bateau vert et blanc, mais elle aurait sûrement vécu différemment sa soirée de la veille. C'était une histoire classique et banale: un homme et une femme avaient passé une soirée particulièrement agréable ensemble, ils étaient allés souper, avaient pris un verre et s'étaient retrouvés au logement de la demoiselle en question. Attouchements s'ensuivirent. On peut imaginer la suite: vêtements qui lentement se retirent, mains qui maladroitement s'approchent, langues qui tentent ce qu'elles peuvent, lent déplacement vers le lit et puis...

«Et puis? Et puis câlisse!» a lancé Viviane. L'Homme (la majuscule toujours correcte) - l'Homme veut attendre. L'Homme, à moitié nu dans le lit de Viviane, veut attendre. Il trouve soudainement que tout va trop vite. Il préfère s'en aller. Il s'en va. Et Viviane se retrouve dans son grand lit, invectivant en vain le plafond qui, à 3h du matin, semble avoir peu de réponses.

Certaines amies de Viviane ont trouvé que l'Homme était d'une dignité particulièrement touchante. Viviane et moi, hystériques dans la fumée de ses longues cigarettes, nous nous sommes demandé ce qu'un homme aurait fait à sa place. On ne voulait pas trop en mettre, mais des femmes ont été violées pour beaucoup moins. Et dans le meilleur des cas, nous savions que l'accusation d'«agace» aurait été utilisée, accompagnée de gros rires gras, de menaces et d'injures.

«On ne reviendra pas sur les injustices auxquelles ont fait encore face, OK? a finalement dit Viviane. J'en peux plus des gens qui chignent sur leur sort.» De l'autre côté de la fenêtre, la télévision nous renvoyait le visage radieux d'un Barack Obama vainqueur.

«On choisit comment on vit avec ces injustices-là aussi, a répété son demi-frère. Et ce qu'on fait avec.»

 

POST-SCRIPTUM

1. Vu à Chicago: des tasses vert-blanc-orange sur lesquelles on pouvait lire: «O'Bama! Vote Irish!» Récupération, assimilation ou adaptation? Moi ça me faisait beaucoup rire.

2. Goûté à Chicago: de très grandes choses. On fait à manger là-bas sans se soucier des frontières, avec une liberté qui se permet les plus belles erreurs et les plus grands triomphes.

3. Senti à Chicago: un puissant parfum de victoire. «La ville des vents entre à la Maison-Blanche!» pouvait-on lire sur la une de certains périodiques. Ils ont l'impression d'avoir sauvé le monde et leur fierté est contagieuse.

4. Touché à Chicago: la main d'une vieille dame noire qui mendiait devant un des sept milliards de Starbucks que doit contenir la ville. «Come on! disait-elle en riant de ses deux dents. I'm Black, I'm a woman, and I live on the street! You could at least smile! « - «Allez! Je suis Noire, je suis une femme, et je vis dans la rue! Vous pourriez au moins sourire! «

5. Entendu à Chicago: «Stay warm!» plusieurs fois, en guise d'au revoir. «Thank you, stay warm!», «See you man, stay warm!». Considérant qu'il fait encore plus froid chez nous que chez eux et qu'ils ont Obama, je propose de leur voler cette expression. Reste au chaud, mon ami. Stay warm.