NOTE DE LA RÉDACTION : Jean-Pierre Bellemare a été accusé en 2019 d'un autre crime grave commis en 2018, celui de l'enlèvement d'un autre enfant pour rançon. Il a été trouvé coupable en mai 2021.

Patrick Lagacé
Patrick Lagacé

Dans quelques semaines, quelques jours ou peut-être même quelques heures, Jean-Pierre sera un homme libre. Les portes du pénitencier vont s'ouvrir devant lui.

Bientôt, les portes du pénitencier de Cowansville vont s'ouvrir devant Jean-Pierre, il va monter dans un bus de Service correctionnel Canada. Direction Montréal, en maison de transition. Direction la liberté, à petites bouchées.

Il a 42 ans. À 19 ans, Jean-Pierre a fait une connerie. Il a vite été pris par la police. Sentence: 12 ans. Une petite évasion et un vol de banque plus tard, Jean-Pierre a été encore pincé par les flics. On a ajouté un bonus à sa peine: 26 ans, total.

C'est Raymond Viger, rédacteur en chef du magazine Reflet de société, qui m'a parlé de Jean-Pierre. Raymond m'a parlé de ce singulier détenu, qui écrit pour son magazine, un peu poète, pas mal dénonciateur.

Quelques semaines plus tard, j'étais à Cowansville, un matin, dans un cagibi où j'attendais le détenu Bellemare. Dans le couloir menant au cagibi, je pouvais voir des berceaux et des jouets pour bébés, sur des casiers. Les détenus restent des pères, en dedans. Et ce matin-là, justement, il y avait des enfants, dans la salle de visite. J'entendais leurs «papa, papa!» d'où j'étais assis.

Je poireautais donc, calepin sur la table, à fouiller dans les poubelles pour me distraire. J'y ai trouvé la liste des films à l'affiche dans la prison. Arrive un employé de la prison, petites lunettes, bien mis, chemise noire rayée, d'un pas tout ce qu'il y a de plus affairé. J'étais sûr qu'il allait me dire que Bellemare est en retard. Ben non: «M. Lagacé, a-t-il dit en prenant place devant moi, Jean-Pierre Bellemare.»

Les baguettes chinoises

J'étais sous le choc. Je n'ai pas l'habitude des prisons. J'imaginais les prisonniers accoutrés comme dans les films. Mais non, m'a expliqué mon hôte, ici, pour les visites, on s'habille comme on veut. Et ce matin-là, Jean-Pierre était habillé comme un commis aux comptes recevables.

Ce qui frappe, quand on rencontre mon détenu, outre qu'il ne porte pas un habit orange, c'est le poète qu'il dissimule très mal. Jean-Pierre Bellemare est un geyser qui crache des métaphores juteuses.

La liberté qui l'attend? «C'est comme si t'avais pas mangé depuis trois jours. Là, on met ton plat préféré devant toi. Mais on te dit: Mange avec des baguettes chinoises! Sauf que toi, tu sais pas comment manger avec des baguettes.»

Sur l'amour, qu'il veut trouver: «J'ai l'impression que la première femme que je vais aimer, je vais respirer dans ses poumons.»

Jean-Pierre n'est pas en prison non-stop depuis 1986. En 1998, il est passé par le rituel de mise en liberté qu'il s'apprête à vivre. Il est resté deux ans «dehors». Vie stable. Job sérieuse: gérant dans une firme de nettoyage à Laval. Compte en banque. Blonde. Puis...

«Puis, le 2 janvier 2000, on s'est fait voler, à l'appartement.»

La blonde de Jean-Pierre était dans tous ses états. Oui, la grosse télé avait été volée. Mais, surtout, des bijoux appartenant à la famille de madame. Inestimables, évidemment. Et Jean-Pierre a cette théorie: on ne se fait jamais dévaliser au hasard. Il y a toujours quelqu'un qui dit à quelqu'un qu'il y a, chez Untel, du bon stock à voler.

Jean-Pierre, vous me voyez venir, a retrouvé ce «quelqu'un».

Retour en prison

Il y a certainement eu des gros mots, probablement des menaces voilées, peut-être un poing échappé et assurément une dentition modifiée (pas celle de Jean-Pierre). Finalement, plainte à la police (plainte qui fut retirée). Mais le mal était fait: la Commission des libérations conditionnelles a ramené notre homme en prison.

C'était il y a huit ans, donc. Jean-Pierre Bellemare s'est jeté dans l'écriture. Des textes quelconques, au début, me dit Raymond Viger. Puis, plus étoffés, plus sentis, plus documentés. Jean-Pierre s'est mis à réfléchir, aussi, pas mal.

«On trouve de la sérénité, en prison, tu sais. On peut y faire des introspections très profondes. J'ai tout le temps pour penser. Si tu le prends pas, ce temps, c'est perdu. Moi, je lave la cuisinette, le matin. Après, j'ai ma journée. J'ai un jardin, je fais du jogging, je lis, je réfléchis.»

Attends, Jean-Pierre, attends. Un jardin?

«Oui, on est 25 gars à en avoir un, dans la grande cour. Le mien fait 120 pieds carrés.»

Le détenu Bellemare cultive donc des poireaux, des tomates (grosses et petites), des carottes, de l'ail, des piments, des oignons.

«Ça me ressource. C'est reprendre contact avec la vie. Et c'est produire de la vie. J'en récolte les fruits. C'est un miniparadis, vraiment.»

Un jardin. En prison. Ben coudonc.

Une connerie, en 1986

Ah, j'oubliais. Le crime de Jean-Pierre? Celui qui l'a fait aboutir en prison, il y a 22 ans? Une connerie. Une connerie terrible. Il a kidnappé un jeune, pour rançon. Lui et un autre génie croyaient se mettre riches avec ça.

Je vous dis son crime originel à la fin du papier, à dessein. Pardonnez la manipulation. C'est une histoire de rédemption, pas de punition. Je voulais vous raconter une tranche de vie, celle d'un homme qui a presque fini de payer sa dette à la société.

Ton plus gros manque, Jean-Pierre, c'est quoi? Celui que tu veux le plus assouvir, là, disons.

Jean-Pierre a commencé, je sais pas pourquoi, par me dire que «c'est difficile pour un homme de montrer sa faiblesse». C'est pas une faiblesse, ce qu'il m'a confessé, pourtant. Mais ça peut être vu comme une faiblesse que d'exposer sa vulnérabilité.

Ça va faire fif, a fini par me dire Jean-Pierre. Mais ce qui me manque le plus, c'est un câlin. Me faire serrer, aimer. J'ai une carence de tendresse immense.

Je voulais aussi vous raconter que c'est beau en maudit, un homme presque libre.