Marc-André Girard Marc-André Girard
Directeur d’école, doctorant en éducation et auteur*

Bien que l’année scolaire actuelle n’ait absolument rien de normal, il y a habituellement deux types d’épreuves ministérielles qui existent à la formation des jeunes au Québec : les épreuves obligatoires et les épreuves uniques (4e et 5e secondaire). Sans entrer dans les détails, elles ont essentiellement trois fonctions qui sont à la fois nécessaires et contestables. Premièrement, il s’agit de fournir une base commune pour que les élèves puissent être évalués sur les mêmes critères en accomplissant la même tâche au même moment (ou presque). Ce coup de sonde fournit, aux enseignants et aux écoles, l’occasion de se situer par rapport à ce qui est exigé pour tous les élèves québécois grâce à une tâche uniforme en lien avec le programme d’études. Deuxièmement, les épreuves ministérielles permettent la collecte de données et la comparaison des élèves. Ces comparaisons se font à différentes échelles, allant du local à l’international, pour comparer les écoles, les régions, les provinces et même, les pays. Enfin, elles permettent la sanction des études : le sceau royal qui garantit que le diplôme d’études secondaires a la même valeur d’une école à une autre et que les critères d’obtention du diplôme sont les mêmes pour tous.

Il existe également des dérives, lesquelles sont surtout attribuables au fait qu’il est fréquent de se servir desdites épreuves ministérielles pour « faire apprendre » les élèves. Le fameux enseignement en vue de l’examen est particulièrement répandu, ce qui est mieux connu sous son vocable anglophone de « teach to the test ». Autrement dit, l’évaluation n’est plus au service de l’apprentissage ; l’apprentissage est au service de l’évaluation, surtout quand il est question de diplomation. Les élèves apprennent pour réussir l’examen et avec cette visée, il est facile de constater que, trop souvent, ceux qui échouent à ce genre d’évaluation sont ceux qui oublient avant de réaliser l’épreuve. Toutefois, ceux qui la réussissent sont ceux qui, souvent, oublient après l’avoir fait ! Cela vous rappelle quelque chose à propos de votre propre parcours scolaire ?

La question des épreuves ministérielles soulève des discussions dans tous les milieux scolaires et tous soulignent leurs vertus comme leurs imperfections. Du moins, cela est lorsque les choses vont bien et qu’elles se déroulent dans la normalité. Or, depuis mars dernier, exit le normal ! Trop d’élèves ont accumulé un retard scolaire préoccupant, lequel se traduit par un taux d’échec anormalement élevé. Rappelons la tâche délicate des enseignants québécois en cette année scolaire atypique : en outre, faire du rattrapage scolaire d’éléments du programme de l’an dernier, aller à l’essentiel pour les éléments du programme de l’année actuelle, exercer une vigie bienveillante et dépister les signes de détresse psychologique, de difficultés académiques, etc.

Il est utopique de prétendre que tous les élèves arriveront au fil d’arrivée en même temps et surtout, dans le même état.

Nous savons déjà qu’il y aura d’importants écarts d’acquis et d’apprentissages au sein des élèves québécois. Déjà, cette tendance est déjà visible au sein des classes et des écoles sans avoir besoin de trop forer. On peut donc s’attendre à ce que ces disparités soient omniprésentes sur le plan provincial en juin. De plus, est-ce vraiment le temps de voir compiler des statistiques pour comparer les élèves, les écoles et les municipalités ? Enfin, dans les circonstances, ne serait-il pas approprié de jeter du lest aux enseignants, de décentraliser les pouvoirs traditionnels du ministère pour les déléguer aux autorités locales compétentes, lesquelles sont plus près des élèves et à même de prendre les meilleures décisions dans le meilleur intérêt de l’élève, de concert avec les parents ? Oui, peut-être que le diplôme d’études secondaires n’aura pas la même valeur momentanément, mais avons-nous réellement le choix ? Comparer les valeurs en ces temps troubles, n’est-ce pas, à la base, un exercice futile ?

Avec ceci en tête, pourquoi maintenir les épreuves ministérielles, et ce, même si le ministre a annoncé que leur pondération serait considérablement diminuée ? Concentrons-nous sur l’essentiel : le travail de terrain auprès de jeunes qui éprouvent des difficultés et des jeunes qui, même s’ils réussissent, peuvent éprouver des difficultés à évoluer parmi toutes les mesures sanitaires, une journée sur deux ou en « télé-apprentissage ». Il est grandement temps de se centrer sur les jeunes plutôt que sur le système. Les élèves et leurs parents s’attendent à de la bienveillance de la part de tous ceux qui sont à l’œuvre dans le milieu scolaire. Annuler les épreuves ministérielles pour faire entièrement confiance au jugement et à l’autonomie des enseignants et des écoles serait un excellent début.

* L’auteur s’exprime à titre personnel.