Le débat entourant ce qui s’est produit à l’occasion du cours donné par une professeure à l’Université d’Ottawa, le traitement que lui a réservé son établissement et le retour de flamme qui s’en est suivi ont quelque chose de profondément désolant pour l’enseignant que je suis.

Jean Leclair
Professeur titulaire, faculté de droit, Université de Montréal

Au-delà du sort malheureux fait à une jeune professeure, ou du mot au cœur du débat (car demain c’en sera un autre), au-delà de la liberté académique et de la liberté d’expression, ce qui me déchire, c’est de voir se déliter l’idée de notre commune humanité. Le recteur de l’Université d’Ottawa affirmait que « les membres des groupes dominants n’ont tout simplement pas la légitimité pour décider de ce qui constitue une micro-agression. » Il est vrai que je ne peux savoir ce que, de leur point de vue, une femme ou un autochtone, par exemple, considèrent comme une micro-agression. Mais, cela dit, il est tout aussi déraisonnable de nier aux membres de la majorité le droit de comprendre avec eux comment, ensemble, il nous est possible d’affronter cette difficulté. Conclure le contraire, c’est déclarer d’avance que les premiers, du simple fait de leur identité, sont existentiellement dépourvus de l’empathie, de la capacité à se remettre en question et de l’ouverture d’esprit nécessaires pour aborder ces questions complexes et délicates.

Ce qui aurait pu être un débat fructueux sur une question complexe s’est transformé en une lutte pure et simple de pouvoir où les nuances n’ont plus de raison d’être. Même le contexte d’expression des mots n’a plus d’importance, parce que ce n’est pas la validité des raisons avancées par les uns et les autres qui importe, c’est la couleur de la peau, le sexe, la nationalité, etc., de la personne qui parle qui décident de tout.

On nous a condamnés à être éternellement opaques, incompréhensibles les uns pour les autres. Le droit d’être empathique et de comprendre le drame des autres, en le contextualisant, nous est refusé.

La Vertu

La conviction des acteurs de détenir une vérité incontestable devient le moteur de cette dynamique. Comment discuter si certains prétendent détenir le monopole de la Vertu ? Quand tout devient une question de pouvoir, la plus petite concession faite à l’autre devient une défaite, la plus petite exposition au jugement de l’autre une abdication.

Mais pensons-y une seconde, pour qu’une chose soit vraiment indiscutable, il faudrait que tous les membres du groupe au nom duquel on parle soient faits d’une même étoffe, identiques sous toutes les coutures, et entièrement unanimes. La complexité de nos existences individuelles et collectives dément pourtant cette fiction.

Censurer au nom d’une vertu absolue est une arme qui finit toujours par se retourner contre ceux qui la brandissent. Les détenteurs autoproclamés de la vérité qui, aujourd’hui, font taire une professeure, demain, comme l’histoire l’enseigne, tourneront leur regard vers les « dissidents » de leur propre groupe. Et gare à celui ou celle qui met en doute le dogme. Quand la Vertu est indiscutable, il faut plier.

Cela dit, il est vrai que le principe de commune humanité a longtemps servi de prétexte à imposer les valeurs occidentales et patriarcales. Personne ne le conteste. Mais l’idéal demeure, comme le pensait quelqu’un comme Aimé Césaire. Ce n’est pas parce que l’institutionnalisation de la démocratie est toujours en deçà de l’idéal qu’elle incarne qu’on abandonne la démocratie au profit de l’autocratie. L’idéal est l’aiguillon qui nous pousse en avant et fonde nos espoirs.

Qui dirait aujourd’hui que les universités sont moins ouvertes à la différence qu’elles ne l’étaient il y a 20 ans ou 10 ans ? Qui dirait aujourd’hui que les voix autrefois marginales sont moins entendues qu’elles ne l’étaient il y a 20 ans ? Encore une fois, l’idéal n’est pas atteint, mais on s’en rapproche. Et on s’en approche ensemble. Un grand penseur a affirmé que plus l’égalité fait son chemin, plus les inégalités qui restent deviennent intolérables. Serait-ce ce qu’on vit en ce moment ?

La démocratie, comme la connaissance, ne peut fleurir que là où l’on reconnaît le caractère relatif des vérités. Si tout est affaire de foi et de vérités absolues, alors il suffit de se soumettre et d’obéir. La discussion n’est possible que si le caractère provisoire de notre compréhension du monde est accepté par tous les interlocuteurs. Autrement, il ne nous reste que l’isolement dans nos chapelles respectives, et l’exclusion d’autrui.

Si, en milieu universitaire, on réduit les questions délicates à un pur enjeu de pouvoir, si on refuse d’admettre l’idéal de notre commune humanité et notre capacité à nous comprendre mutuellement, alors nous serons tous perdants, et pas simplement les membre des « majorités ». « Majorités » au pluriel, car elles sont mouvantes. Aujourd’hui, sur telle question, vous faites partie de la majorité, mais demain, sur une autre, vous serez l’opprimé, le vulnérable.

En milieu universitaire, il faut se méfier des vérités auxquelles on tient le plus (et j’inclus les miennes), car elles sont souvent plus fragiles qu’on ne le croit.

Le doute a toujours été la pierre d’assise du travail intellectuel fructueux du professeur ET des étudiants. S’il n’exclut pas la conviction, il est cependant incompatible avec les certitudes absolues.