Valéry Giroux présente le courant de l’antispécisme et explique qu’en remettant en cause le suprémacisme humain, les antispécistes proposent un monde plus juste.

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Le spécisme est la discrimination consistant à privilégier les êtres appartenant à certaines espèces ou leurs intérêts de manière désavantageuse pour les autres et sans raison moralement valable. À l’heure actuelle, tous les animaux ne sont pas traités de la même façon par les êtres humains. Certains sont exploités de manière brutale pour les avantages commerciaux qu’on en tire alors que d’autres sont soignés, aimés et cajolés. Néanmoins, aucun être sentient qui n’appartient pas à l’espèce humaine n’échappe au spécisme. En effet, le statut moral et juridique de tous les animaux est inférieur à celui des êtres humains, et l’on accorde systématiquement moins d’importance à leurs intérêts qu’aux intérêts comparables des êtres humains. Le spécisme désigne ainsi une forme de discrimination arbitraire. Mais il désigne aussi une idéologie qui imprègne nos institutions, notre culture, nos normes sociales. Et il est injuste, quelle que soit la manière dont on l’appréhende. La tâche que s’assignent les antispécistes est donc de l’enrayer. Mais que doit-on viser concrètement ? Quels changements au sein de nos institutions et de nos pratiques doivent être réclamés en priorité ? À quoi ressembleraient nos rapports aux autres animaux si le spécisme était aboli ?

Dans un monde délivré du spécisme, nombre des discriminations que nous estimons moralement et politiquement inacceptables lorsqu’elles s’appliquent à des êtres humains ne pourraient plus être considérées comme acceptables lorsque d’autres animaux en sont victimes. Dans plusieurs sphères importantes de la vie, il ne serait plus toléré que les membres de certaines espèces bénéficient d’un traitement préférentiel.

Bien sûr, même dans les affaires humaines, la discrimination est loin d’être toujours considérée comme illégitime. On discrimine en refusant d’accorder le permis de conduire des véhicules motorisés aux personnes non voyantes ou le titre d’avocat à ceux qui n’ont pas les diplômes requis. Ces décisions peuvent être désavantageuses pour les personnes non voyantes et pour les étudiants n’ayant pas réussi l’examen du barreau, mais on ne les estime pas injustes pour autant. En outre, on juge d’ordinaire légitime de choisir ses amis ou ses partenaires sexuels sur la base de préférences personnelles. Ou encore de réserver un traitement punitif particulier, comme l’emprisonnement peut-être, aux personnes reconnues coupables de crimes graves et jugées dangereuses pour la société.

La discrimination que dénoncent les antispécistes est elle aussi limitée. Elle ne concerne pas les entités ou les organismes non sentients ou encore les artefacts, par exemple, parce que ceux-ci, n’ayant ni statut moral ni intérêts individuels, ne sont pas en mesure de subir des torts moralement significatifs. Elle ne touche pas non plus les traitements préférentiels qui nous paraissent légitimement relever de préférences personnelles, ou qui sont excusés par des raisons moralement valables. Enfin, l’antispécisme n’implique pas de nier les différences entre les membres des diverses espèces, et n’exige pas que soient traités de manière semblable les individus dont les intérêts divergent.

Ce que l’antispécisme exclut, c’est avant tout la possibilité d’accorder moins de valeur morale à un individu ou de considération à ses intérêts parce qu’il n’appartient pas à l’espèce humaine, parce qu’il ne possède pas l’une ou l’autre des caractéristiques typiquement associées à l’humanité mais n’ayant pourtant aucune pertinence morale, ou encore parce que nous n’entretenons avec lui aucune relation privilégiée. Or, l’égalité morale de tous les êtres humains est bien établie et même affirmée dans différents documents juridiques domestiques et internationaux. Cette égalité est aussi limitée aux seuls membres de l’humanité. Mais comme on peine à trouver une différence entre tous les êtres humains et tous les autres animaux qui ait la pertinence nécessaire pour justifier la hiérarchisation des uns et des autres, force est d’étendre l’égalité morale à tous les êtres sentients. Refuser de le faire serait spéciste.

Sur le plan juridique, cela signifie qu’on ne peut plus se contenter de discuter la manière d’exploiter les animaux. Jusqu’à présent, le droit animal n’a pas su dépasser l’anthropocentrisme sur lequel il se fonde : les êtres humains sont des propriétaires, les autres animaux leurs biens.

On a beau interdire la cruauté, les pires abus et les négligences les plus graves, les animaux demeurent soumis au régime de propriété nous permettant de les acheter et de les vendre, de les utiliser pour nos diverses fins et de les abandonner ou de les abattre à notre convenance. Les animaux sont considérés comme des êtres inférieurs, dépourvus du statut moral inviolable en vertu duquel on leur accorderait le statut juridique permettant d’être des sujets de droits légaux. L’antispécisme implique de leur octroyer la personnalité juridique, de même que les droits dont ils profiteraient si, toutes choses étant égales par ailleurs, ils appartenaient à l’espèce humaine. […]

L’extension des droits fondamentaux à tous les êtres sentients aurait comme première conséquence l’interdiction de les exploiter. Les êtres humains ne consommeraient plus leur chair ou d’autres produits tirés de leurs corps, à moins que ces derniers ne soient obtenus de manières qui ne constituent pas de l’exploitation. Ils ne se serviraient plus des animaux comme des moyens de se divertir, de se simplifier la vie ou de gagner de l’argent. […] Les industries qui exploitent actuellement des animaux seraient contraintes de se transformer, ou de disparaître. Les citoyens consommeraient des aliments d’origine végétale (ou alors de la viande, du lait ou des œufs issus de l’agriculture cellulaire). Leurs vêtements seraient confectionnés à partir de fibres végétales ou synthétiques, ou encore, le cas échéant, à partir de celles qui sont produites par des animaux non sentients. Leurs loisirs n’impliqueraient plus la participation forcée ou abusive d’êtres sentients. Non seulement les citoyens n’auraient plus la possibilité d’encourager des industries exploitant des animaux (puisque celles-ci auraient été abolies), mais ils ne seraient plus autorisés à contrevenir individuellement et directement aux intérêts les plus fondamentaux des autres animaux en les chassant, par exemple, ou en abusant d’eux de quelque manière que ce soit.

L’antispécisme
Valéry Giroux
Presses universitaires de France, collection Que sais-je ?
Juin 2020
128 pages