Le grand gagnant du débat de jeudi ? François Legault… et par extension Yves-François Blanchet, qui en est le porte-voix et qui, en quelque sorte protégé par la popularité du gouvernement Legault, s’en est tiré facilement sans jamais avoir subi d’attaque soutenue.

Lysiane Gagnon Lysiane Gagnon
La Presse

Erreur fatale qui risque de précipiter l’un d’entre eux dans un gouvernement minoritaire : ni les conservateurs ni les libéraux n’avaient vu venir le Bloc, ce revenant… Une vieille connaissance perdue de vue qui peut encore servir quand on n’a plus envie de voter pour Trudeau et pas envie de voter pour Scheer.

Croyant le « séparatisme » mort, les deux grands partis n’avaient pas compris qu’à l’option souverainiste a succédé le « caquisme », un nationalisme revendicateur et isolationniste, mais non sécessionniste, venu en droite ligne du vieux fond « bleu » de la province. Ce courant-là, M. Blanchet, s’il enlève son chapeau souverainiste, l’incarne avec beaucoup de crédibilité, bien servi en outre par sa faconde et son habitude de la télévision.

Tétanisés par la popularité du gouvernement Legault et la montée du Bloc, les autres chefs n’ont pas osé toucher à M. Blanchet. Plus encore, ils se sont pliés en quatre pour ne pas froisser l’électorat caquiste.

PHOTO ADRIAN WYLD, LA PRESSE CANADIENNE

Les leaders des principaux partis politiques et le journaliste Patrice Roy, jeudi, avant le dernier débat. À droite, le chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet.

M. Trudeau a promis de ne pas « imposer » un oléoduc au Québec. Un oléoduc qu’il a acheté pour 4 milliards et qu’il promet à l’Alberta ! Il s’est montré étrangement ouvert aux revendications du gouvernement Legault sur l’immigration et il a enfilé des gants blancs pour parler, en termes à peine critiques, de la Loi sur la laïcité de l’État… qu’il s’engageait, trois jours avant au débat anglais de la CBC, à combattre devant les tribunaux !

Son désir d’amadouer les électeurs caquistes tentés par le Bloc pourrait lui nuire, car la règle numéro un de la politique fédérale est qu’il faut dire la même chose dans les deux langues. Ce qui apparaîtra comme de la duplicité va le desservir au Canada anglais – d’autant plus que la cote du NPD y remonte un peu grâce aux bonnes performances de Jagmeet Singh aux débats télévisés.

Ce dernier aussi en a remis dans la courtisanerie. Fier champion du multiculturalisme et grand partisan de la liberté religieuse au Canada anglais, M. Singh a dit jeudi, en français, qu’il ne voulait pas combattre la Loi sur la laïcité, mais… « changer les cœurs » ! Que signifie ce plan de Bisounours ? Une distribution de câlins ? À moins qu’il ne s’agisse de rééduquer le peuple ?

M. Trudeau, ébranlé par de récents sondages qui lui prédisent un gouvernement minoritaire (ou pire, un retour dans l’opposition), avait l’air étrangement absent, comme s’il attendait poliment que ça se termine pour retourner prendre des bains de foule.

À l’entendre, son plus grand titre de gloire était de ne pas être Stephen Harper ou Doug Ford, auxquels il faisait référence avec une fréquence maniaque, comme si son principal mérite était de nous préserver de la noirceur dantesque de l’ère Harper ou du vilain Ontario de Doug Ford. Autrement, M. Trudeau s’engageait sans entrain à « continuer d’aller en avant ».

M. Scheer a fait meilleure figure qu’au premier débat en français, mais n’en a pas été plus convaincant. Il a encore une fois accusé M. Trudeau d’avoir « menti » ici, « menti » là et là et là. La litanie était au niveau d’une chicane de cour d’école, mais c’était quand même un cran au-dessus de ses attaques au débat en anglais, alors qu’il lapidait le premier ministre sortant d’une série de qualificatifs crus : « menteur », « fraudeur », « hypocrite », et j’en oublie.

Après le déferlement d’injures mutuelles qui a occupé les premières semaines de la campagne électorale, le débat de jeudi a constitué une pause bienvenue, mais ceux qui suivent la campagne n’ont pas appris grand-chose au-delà des cassettes propres à chacun.

Jagmeet Singh a bien tiré son épingle du jeu, y allant à l’occasion de quelques bonnes réparties. Comme le NPD ne menace guère les autres partis au Québec, ses adversaires ne l’ont pas attaqué sur ses principaux points faibles : la façon dont il financera ses extravagantes promesses et son passé de militant au sein des mouvements séparatistes sikhs, qui militent au Canada pour la création d’une théocratie sikh en Inde.

Maxime Bernier a bien défendu ses opinions sans tenter de plaire à quiconque, mais en se collant lui aussi au gouvernement caquiste dont il partage d’ailleurs les idées sur l’immigration, l’autonomie provinciale et le peu d’intérêt pour la réduction des GES. Direct, voire brutal au sujet des programmes sociaux, il a eu au moins le mérite de faire ressortir la futilité de certaines des promesses mirobolantes de ses adversaires, « qui veulent, dit-il, vous acheter avec votre propre argent ».

Effectivement, comment ces partis entendent-ils financer tous les projets sur la comète contenus dans leurs plateformes ?

L’insistance de M. Bernier sur les déficits de même que les questions incisives d’Hélène Buzzetti ont rappelé aux téléspectateurs que les prévisions budgétaires des verts ont été jugées fantaisistes et que jeudi soir, ni le NPD ni même le Parti conservateur, qui pourrait former le prochain gouvernement, n’avaient encore soumis de cadre budgétaire détaillé.

Ils entendaient le faire hier… une fois les débats passés et à une semaine du scrutin ! Cette incurie qui ne peut être que délibérée s’apparente à du mépris pur et simple : prend-on les électeurs pour des imbéciles ?

Parce qu’il était beaucoup mieux dirigé et que les interventions étaient calculées en minutes plutôt qu’en secondes, le débat de Radio-Canada a été plus civilisé que l’horrible cacophonie produite lundi par la CBC. Néanmoins, la formule reste insatisfaisante.

Plutôt que de mettre en scène de soi-disant « représentants » du public, la seule façon d’aller au-delà des propagandes partisanes serait de confier l’interview des leaders à des journalistes aguerris qui auraient droit à des sous-questions, et d’organiser des face-à-face entre les principaux candidats. Dans les échanges de jeudi, même quand les questions étaient pointues, les leaders les esquivaient facilement, car les journalistes, talonnés par le chronomètre, pouvaient difficilement revenir à la charge.

Hélas, nos grands réseaux ont sacrifié l’information au populisme. Mais il faut croire que c’est dans l’air du temps.