Le débat déclenché par la charte des valeurs québécoises est un débat tragique. Parce qu'il s'attaque à des droits fondamentaux, qu'il déchire la société québécoise, qu'il fait remonter à la surface des courants d'intolérance. Tout cela laissera des cicatrices durables.

Alain Dubuc
Alain Dubuc LA PRESSE

Mais plus ça avance, plus on s'éloigne du grand débat de société pour s'enfoncer dans la petite politique. Et plus ce débat tragique est ponctué d'incidents plutôt loufoques.

Le plus récent de ces intermèdes comiques s'est déroulé dans les pages du New York Times. Le chef de bureau au Québec du Maclean's, Martin Patriquin, celui qui avait décrit le Québec comme la province canadienne la plus corrompue, a publié dans les pages d'opinions du prestigieux quotidien un texte critique sur la charte, intitulé «Quebec's Tea Party Moment», une allusion au courant de la droite républicaine.

Sur un mode assez satirique, il disait entre autres que «Les sentiments anti-immigrants existent partout au Canada. Mais le Québec est la seule province avec un parti politique prêt à exploiter ce sentiment pour faire des gains politiques». C'est dur, mais pas différent de ce que disent nos partis d'opposition.

Mais critiquer le Québec hors de nos frontières est un crime de lèse-nation. Dans son blogue, le ministre Jean-François Lisée a donc exprimé l'indignation d'usage, déploré le fait que des Anglos-montréalais trempent leur plume dans le vitriol, évoqué Mordecai Richler, accusé à tort le journaliste d'avoir décrit le Québec comme xénophobe.

Et surtout, il a signé, avec son collègue Bernard Drainville, une courte réplique dans le NYT, intitulée «Jefferson in Quebec», où il faisait un lien entre la charte et le président Thomas Jefferson, un des pères de la démocratie américaine qui a prôné la séparation de l'Église et de l'État. Un sophisme, car la charte fait le contraire de ce qu'a prôné Jefferson, grand défenseur des libertés religieuses. Et surtout, une intervention d'une rare prétention où nos ministres ont voulu donner une leçon de démocratie américaine aux Américains. Résultat: le Québec a eu l'air fou deux fois.

L'autre incident comique, c'est le débat sur le port du tchador à l'Assemblée nationale. Ce débat parfaitement surréaliste, parce que ça n'arrivera jamais, a été déclenché par le Conseil national du PQ qui, dans un vote d'urgence, a affirmé que le PQ ne le permettrait pas cela à ses députées. Ce vote ne défendait pas un principe, il reposait sur un calcul partisan, celui de mettre les adversaires dans l'embarras.

Ça a fonctionné. Les libéraux ont traversé un véritable calvaire. Le député Marc Tanguay, responsable du dossier, a affirmé que les femmes portant un tchador seraient les bienvenues au PLQ. La députée Fatima Houda-Pépin s'est révoltée. Les libéraux ont été déchirés. Et Philippe Couillard a finalement dû faire volte-face pour exclure cette hypothèse pourtant théorique.

Cela a révélé l'étonnante impréparation des libéraux dans un dossier pourtant au coeur de l'actualité depuis trois mois. Et surtout, cela a montré à quel point M. Couillard, un homme cérébral, est démuni dans des débats irrationnels et émotifs. Une fois que le PQ a lancé ce débat, le dentifrice est sorti du tube et le retour à la raison est devenu difficile. L'initiative péquiste a déclenché un mouvement dont un politicien ne peut plus faire abstraction, s'il veut l'emporter dans les circonscriptions francophones non urbaines.

Toutefois, le tragique refait rapidement surface. L'indignation provoquée par la photo des deux éducatrices de garderies portant le niqab avait quelque chose d'inquiétant. Je ne suis certainement pas un défenseur du niqab. Mais il y avait, dans ces dénonciations, un parfum de chasse aux sorcières. La chasse aux sorcières, rappelons-le, est l'un des grands symboles de l'oppression des femmes au fil des siècles.