Dans la petite chapelle sombre, une dizaine de personnes âgées en fauteuil roulant, recroquevillées ou secouées par des tremblements incontrôlables, écoutent des psaumes diffusés par des haut-parleurs en une longue litanie monocorde.

Publié le 19 nov. 2013
Vincent Marissal LA PRESSE

Sur les bancs, des accompagnateurs et des visiteurs prient en égrenant leur chapelet ou attendent la fin de la prière pour ramener les fidèles à leur chambre.

Il fait chaud, très chaud même. Normal, nous sommes dans un centre d'hébergement et de soins de longue durée (CHSLD), à Notre-Dame-de-la-Merci, dans Bordeaux-Cartierville, au bord de la rivière des Prairies. «On chauffe toujours beaucoup dans un CHSLD, m'explique Louise Mercier, directrice des communications de l'établissement. Les personnes âgées sont frileuses, elles ont besoin de chaleur.»

Elles ont besoin aussi de réconfort spirituel, qui passe, pour plusieurs, par la prière, par la chapelle, par la messe, qui est d'ailleurs diffusée dans les chambres, en circuit fermé.

Chaque chambre de cet établissement abritant 400 résidants est munie d'un crucifix accroché au mur. Des aumôniers, portant parfois le col romain, circulent entre les murs et un curé officie à la chapelle régulièrement.

«Nos résidants sont en fin de vie, ici, c'est leur milieu, reprend Mme Mercier. Ils ne font pas leur party! Ça leur fait du bien d'entendre des chants religieux ou des prières, ça leur rappelle ce qu'ils ont toujours connu, ça les rassure. Nous, on est là pour les accompagner. On les sert, on les respecte.»

En visitant Notre-Dame-de-la-Merci, je n'ai pu m'empêcher de sourire en pensant à Bernard Drainville qui dit craindre «le retour du religieux» dans la sphère publique. Monsieur le ministre, le religieux n'est pas encore sorti (du moins pas du système de santé pour personnes âgées), il est donc inutile de craindre son retour. À moins que vous ne vouliez dire: craindre l'entrée d'une autre religion, l'islam pour ne pas la nommer, dans les institutions publiques.

La religion, surtout la religion chrétienne, est encore omniprésente dans les établissements de santé, surtout dans les CHSLD, et ce n'est pas sur le point de changer.

C'est d'ailleurs une obligation légale, pour les CHSLD, de fournir des soins spirituels aux patients, sans discrimination par rapport à leurs croyances. Au sein du ministère de la Santé, on dénombre 365 aumôniers payés par l'État québécois, la très grande majorité chrétiens, voire ecclésiastiques liés à leur archevêché, duquel ils tirent leur mandat.

En fait, on ne les appelle plus «aumôniers», mais «intervenants en soins spirituels», dont le rôle est maintenant beaucoup plus large que d'organiser des messes ou de prodiguer les derniers sacrements. Ils font le lien, aussi, entre les différentes religions, trouvant par exemple les ressources spirituelles pour des non-chrétiens.

Le tout se fait en bonne intelligence, en toute bonne foi (sans jeu de mots!), disent les administrateurs de Notre-Dame-de-la-Merci, mais aussi d'autres établissements de Saint-Laurent, autre secteur très multiethnique.

«Une cliente musulmane, ou de quelque autre religion, a elle aussi le droit de vivre et de mourir dans sa religion si tel est son souhait, nous avons le devoir de la respecter», dit Guylaine Simard, directrice des services à la clientèle de NDDLM.

«La religion ici, c'est une activité, au même titre que le bingo, ajoute Mme Mercier. Nous, on ne porte pas de jugement, on répond aux besoins.»

Est-il possible, un jour, que les CHSLD de Montréal embauchent des aumôniers musulmans pour servir une clientèle peu présente pour le moment, mais qui arrivera, forcément, dans les prochaines décennies?

«Bonne question, dit Daniel Corbeil, directeur général de Notre-Dame-de-la-Merci. Chose certaine, il va falloir se poser la question, parce que nous avons l'obligation de fournir des services spirituels.»

La question est d'autant plus réelle qu'on ne construit plus, au Québec, de «CHSLD ethniques» ou confessionnels réservés exclusivement ou en partie à certaines communautés (l'Hôpital chinois, par exemple).

Dans les faits, même si les signes (ostentatoires, comme une chapelle!) religieux chrétiens dominent, la cohabitation avec d'autres religions est déjà en marche dans bon nombre d'établissements publics de santé. Et encore, là, tout se fait en harmonie.

Plusieurs infirmières ou préposées aux bénéficiaires portent le voile, tout comme une femme médecin. Certains employés musulmans vont prier pendant leur pause. «Ça ne dérange personne, on ne s'en rend même pas compte», dit M. Corbeil.

Il y a bien quelques demandes particulières, des familles, liées à des pratiques religieuses, mais encore là, aucune anicroche. Un sondage récent fait auprès des 80 cadres du CSSS de Bordeaux-Cartierville-Saint-Laurent démontre que 90% d'entre eux ne constatent aucun problème.

«Franchement, on ne comprend pas d'où vient cette charte, ce n'est certainement pas une demande du réseau», disent Mmes Mercier et Simard.

«Ça va juste compliquer les affaires», ajoutent le DG Corbeil et Alex Battaglini, spécialiste des questions d'accommodements.

À peine 2% des demandes visent, de fait, un accommodement religieux, précise M. Battaglini, qui trouve qu'on fait tout un plat avec un faux problème.

Les demandes les plus fréquentes viennent de la clientèle à la maison et elles n'ont rien de religieux ni de raisonnable. «Nous avons souvent des demandes de gens qui ne veulent pas d'un préposé ou d'une infirmière noir ou qui préfèrent recevoir la visite d'un homme ou d'une femme, dit Daniel Corbeil. On accommode dans la mesure du possible, mais on vise surtout à établir une relation de confiance avec les personnes âgées et tous nos employés.»

M. Corbeil, comme ses collègues, n'a rien contre les balises pour les accommodements, mais il affirme, fort de ce qu'il constate sur le terrain, qu'il est plus urgent de se pencher sur les profonds changements démographiques, sur l'isolement de certaines communautés et sur les crimes d'honneur.

Or, dit Alex Battaglini, la pratique démontre que la meilleure façon de tisser des liens avec les différentes communautés et de les amener vers les services de santé, c'est de connaître et de respecter leur culture et leur religion.

Plutôt incompatible avec le projet de charte du gouvernement, constatent les intervenants en santé.