Une des tâches les plus délicates du maire de Montréal est de naviguer dans le triangle métropole-Québec-Ottawa afin de faire débloquer les grands projets d'infrastructures. Denis Coderre dit bien connaître la machine fédérale, ce qui est vrai, mais ses relations avec ses futurs interlocuteurs à Ottawa ne sont pas en très bon état.

Publié le 5 nov. 2013
Vincent Marissal LA PRESSE

Avec la descente aux enfers de Rob Ford, à Toronto, le nouveau maire de Montréal devient, avec Naheed Nenshi, de Calgary, un des leaders dominants de la scène municipale au Canada. M. Coderre n'est toutefois pas en odeur de sainteté au sein du gouvernement Harper et il aura du travail de raccommodage à faire avec le Nouveau Parti démocratique (NPD) et même avec son ancien parti, le Parti libéral du Canada (PLC).

Commençons par le plus ardu: les négociations pour un nouveau pont Champlain dans le triangle «maudit» Montréal-Québec-Ottawa.

D'emblée, le maire Coderre (ça fait drôle d'écrire ça pour la première fois!) s'est rangé dans le camp de Québec en rejetant, comme le gouvernement Marois, le scénario du péage. Or, la décision du gouvernement Harper sur cette question est ferme: il y aura péage, m'a-t-on encore une fois confirmé en marge du congrès conservateur à Calgary, la fin de semaine dernière.

Dans ce dossier, Ottawa a tout de même le gros bout de bâton, puisque le pont enjambant la Voie maritime est sous sa responsabilité et qu'une bonne partie des fonds viendront des coffres fédéraux. La position est ferme, à Ottawa: «Pas de péage, pas de pont», ce qui vaut aussi pour le nouveau pont Windsor-Detroit.

Le problème de M. Coderre est double: d'abord, il ne s'est pas fait beaucoup d'amis dans les rangs conservateurs lorsqu'il siégeait aux Communes, et même s'il a eu la précautionneuse idée de se tenir plus loin des débats à Ottawa dans l'année précédant son passage à Montréal, plusieurs conservateurs ne peuvent le piffer.

L'autre problème, plus grave encore et contre lequel M. Coderre ne peut faire grand-chose, c'est que les conservateurs n'ont rien à gagner, électoralement, à Montréal, ce qui n'est pas le cas à Toronto, dans le grand Vancouver ou même à Québec.

Lors de la récente campagne, M. Coderre a affirmé: «On va se tenir debout, je connais Ottawa «un peu», j'ai été longtemps là-bas. On ne mettra pas un péage.» Bras de fer à prévoir, et ne comptez pas sur Stephen Harper pour faire des cadeaux au nouveau maire de Montréal. Une rencontre entre M. Coderre et Denis Lebel, ministre fédéral des Transports et lieutenant conservateur au Québec, est en préparation.

À défaut de s'entendre facilement avec le gouvernement Harper, M. Coderre pourrait s'appuyer sur les partis de l'opposition, mais même de ce côté, l'arrimage n'est pas naturel.

Officiellement, le chef du NPD, Thomas Mulcair, s'est tenu loin de la campagne municipale, mais tout le monde connaît les liens entre le NPD et Projet Montréal de Richard Bergeron. Le directeur de campagne de Projet Montréal était Raymond Guardia, qui était aussi directeur de la campagne du NPD au Québec en 2011 (la fameuse vague orange de Jack Layton). Par ailleurs, un des députés néo-démocrates montréalais les plus en vue, Alexandre Boulerice, a appuyé ouvertement François Croteau, lui aussi de Projet Montréal, dans l'arrondissement de Rosemont.

En principe, Denis Coderre devrait mieux s'entendre avec son ancien parti, le PLC, et son chef Justin Trudeau, mais dans la pratique, les relations entre le nouveau maire et ses anciens collègues n'ont pas toujours été harmonieuses.

M. Trudeau a plus d'affinités avec Mélanie Joly, une de ses supporters qui a d'ailleurs organisé des cocktails de financement pour lui et qui pourrait vraisemblablement se présenter pour le PLC en 2015. Ce serait une «naturelle», comme on dit.

Denis Coderre reste, cela dit, une force indiscutable au sein des militants libéraux, et Justin Trudeau n'a pas intérêt à se le mettre à dos avant le prochain scrutin. D'autant plus que, contrairement aux conservateurs, les libéraux de M. Trudeau ont des ambitions électorales à Montréal.

Justin Trudeau appuiera certainement le nouveau maire si celui-ci maintient son opposition ferme au projet de charte du gouvernement Marois. On verra s'il se rangera aussi avec M. Coderre contre le péage sur le nouveau pont Champlain, un dossier chaud pour les élus et la population.

D'autres projets montréalais, s'ils devaient être mis de l'avant, nécessiteront aussi le soutien financier, voire les autorisations d'Ottawa. C'est le cas, notamment, du Port de Montréal et du Havre de Montréal, comme du projet de parc linéaire entre les ponts Victoria et Champlain (un peu comme la promenade Champlain à Québec). Faudra être convaincant pour faire bouger Ottawa.

Idem pour les projets grandioses, comme la Coupe du monde de soccer, dont rêve Denis Coderre depuis des années. Un tel projet est impossible sans l'implication (et l'argent) du fédéral.

Dans l'immédiat, M. Coderre, comme tous les maires des grandes villes du pays, devra s'occuper d'une priorité beaucoup plus urgente: la reconduction du Fonds de la taxe sur l'essence du Canada, qui expire en 2014 (13 milliards de dollars aux municipalités de 2005 à 2014). En principe, le gouvernement Harper doit proposer un nouveau plan aux provinces dans les prochains jours.

Denis Coderre a déjà lancé, frondeur, pendant sa campagne: «Quand Coderre parle, Québec écoute!»

Reste à voir si ce sera aussi le cas à Ottawa. Certains en doutent. Dixit un bonze néo-démocrate: «Denis connaît tout le monde à Ottawa, mais c'est l'ami de personne...»