La mise en demeure est arrivée il y a huit jours. Elle sommait le Centre d'analyses Levada de s'enregistrer officiellement comme un «agent de l'étranger». À défaut de quoi il s'exposerait à une amende de plusieurs milliers de dollars.

Agnès Gruda
Agnès Gruda LA PRESSE

Pour vous situer, le Centre Levada, c'est la seule maison de sondages indépendante en Russie. Une référence incontournable pour tout journaliste qui veut décoder l'humeur politique des Russes.

Comme bien de ses consoeurs ailleurs sur la planète, Levada tire une grande partie de ses revenus de sondages de nature commerciale, qui lui permettent de financer ses enquêtes sociologiques.

Mais le centre reçoit aussi des subventions de quelques organisations étrangères, comme Open Society, du richissime George Soros, ou la Fondation Ford. Des dons qui, selon son directeur Lev Gudkov, ne dépassent pas 3% du budget total de la firme.

Où est le mal? Eh bien, une loi votée l'automne dernier par la Douma, le Parlement russe, oblige toute organisation se livrant à des «activités politiques» et recevant de l'aide de l'extérieur du pays à s'inscrire dans un nouveau registre recensant les «agents de l'étranger».

La loi vise assez large pour englober à peu près tous les organismes de la société civile - y compris une maison de sondages.

Les milliers d'ONG russes qui tombent sous le coup de la loi répugnent à s'identifier comme des «agents étrangers», et on les comprend. L'étiquette a des relents de guerre froide. «En Russie, ces mots réfèrent à l'espionnage ou au terrorisme», dit Lev Gudkov. Une marque indélébile suffisante pour vous enlever toute votre crédibilité...

Ce printemps, le gouvernement russe a entrepris de faire appliquer sa nouvelle loi. Dans sa ligne de mire: les ONG les plus connues et les plus critiques du régime. Memorial, qui documente les crimes de Staline. Golos, qui a mis au jour des incidents de fraude électorale grossière lors de la présidentielle de mars 2012. Et enfin Levada, qui a suivi, au fil des ans, la popularité déclinante de Vladimir Poutine.

Le président russe bénéficie toujours d'appuis qui feraient l'envie de bien des dirigeants dans des pays démocratiques. Mais aujourd'hui, signale Lev Gudkov, une majorité de Russes ne souhaitent pas qu'il se représente à la prochaine présidentielle, en 2018. Grosse écorchure à l'ego de Vladimir Poutine.

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De toute évidence, la loi sur les «agents de l'étranger» est un piège. Dans les faits, elle oblige les organismes visés à couper leurs liens financiers avec des donateurs internationaux. C'est ce qu'a déjà fait le Centre Levada, qui craint que la justice russe ne continue à le harceler. Le cas échéant, la firme aura deux choix: cesser de faire des sondages politiques ou fermer ses portes.

La loi sur les «agents de l'étranger» s'ajoute à d'autres lois adoptées dans la foulée des manifestations qui avaient suivi la campagne électorale de 2012. Depuis, le régime a lancé une véritable campagne de répression contre toute voix discordante en Russie. Objectif: bâillonner les vestiges de liberté d'expression au pays de Vladimir Poutine.

«Il est clair que les autorités ont l'intention d'éradiquer complètement tout ce qui reste de la société civile» en Russie, proteste l'ancien député Vladimir Ryzhkov, devenu chroniqueur au Moscow Times. Lui-même avait été écarté de la politique lors d'un premier resserrement des libertés, quand de nouvelles conditions imposées par le Kremlin avaient barré pratiquement tous les partis d'opposition des législatives de 2007.

Le nouveau tour de vis du Kremlin marque une accélération brutale du phénomène.

Pour Human Rights Watch, qui y consacre un document de 75 pages publié en avril, la Russie subit actuellement la «pire attaque contre les libertés civiles» depuis la chute de l'URSS. Ni plus, ni moins.