La cloche vient de sonner, les profs pressent les petites filles de se mettre en rangs, on se dépêche, mesdemoiselles. Toutes vêtues de bleu et blanc, elles ont de 6 à 12 ans, une dizaine pas plus portent le foulard islamique.

Pierre Foglia LA PRESSE

On est dans une école primaire de Gadhi, un quartier populaire, 561 enfants, les filles de huit à midi, les garçons l'après-midi. Les parents sont boutiquiers, militaires, policiers, on est dans un quartier chiite, mais chut, il ne faut pas le dire, chiite, sunnite sont des mots interdits à l'école, il faut dire Irakiens. D'ailleurs, le directeur vient d'entamer l'hymne national irakien (curieusement écrit par un Palestinien), repris d'une seule voix par les 250 gamines, Mon pays, mon pays, gloire et beauté, mon pays, mon pays, terre de nos aïeux, youppi.

Dans la classe d'anglais, je me suis assis à côté de Maha, 12 ans, la maîtresse a écrit la lettre L au tableau, fallait trouver des mots anglais qui commencent par L. Love, ai-je soufflé à Maha, Love, elle a répété à la maîtresse. Les autres étaient jalou-zeu.

Dans le cours de dessin, les toutes petites de 6 ans dessinaient des soleils, des rues, des maisons bleues... Où t'as vu qu'il y avait des maisons bleues à Bagdad, petite nounoune ? Ruaa, elle, avait dessiné une grosse auto noire qui débordait de la feuille. Le lendemain, j'ai entendu aux nouvelles que le dessin d'une voiture piégée avait explosé dans le tiroir du bureau d'une prof de dessin d'une école de Ghadi. Aucun blessé, mais les autres dessins étaient endommagés, celui de la maison bleue, une perte totale.

Ben non, c'est pas vrai, nono.

Comme j'allais saluer le directeur dans son bureau, est entrée en même temps que moi une prof qui houspillait deux petites qu'elle tenait chacune par un bras : monsieur le directeur, je n'en peux plus de ces deux-là, elles font les imbéciles dans mon dos, sont toujours debout, écrivent des bêtises au tableau...

Je veux voir vos parents avant la fin de la semaine, a grondé le directeur. Et de m'expliquer quand tout le monde a été sorti : cela ne changera rien que je voie les parents. Le problème, c'est justement les parents et... les profs. C'est un des problèmes dans nos écoles : la corruption. Les parents font des cadeaux aux profs, parfois même offrent de l'argent, les profs ont la faiblesse d'accepter, après, ils n'ont plus aucun contrôle sur les enfants, ils ne sont même plus libres de les évaluer comme ils le méritent. C'est comme ça chez vous aussi ?

Pas du tout. Chez nous, les parents n'ont pas à payer les profs ou à leur faire des cadeaux pour que leurs petits chéris obtiennent la note de passage même quand ils sont nuls à chier. Chez nous, c'est prévu par le système et c'est gratuit.

MINOU, MINOU - Faut que je vous parle deux secondes de cette journaliste que j'appelle l'Italienne sans plus de précision, c'est mieux pour elle, pour sa sécurité, je veux dire. Elle vit depuis dix ans à Bagdad, ça fait deux fois que je travaille avec ses gens, chauffeur, interprète - Ziad est son interprète -, généreuse, donc, précieuse et, il n'y a pas de hasard : folle des chats. Je ne pensais pas qu'il y avait sur terre une fille plus folle des chats que ma fiancée, ben si, y'en avait une, à Bagdad.

La première fois que j'ai rencontrée l'Italienne, c'est à l'aéroport de Beyrouth, il y a deux ans, outre ses valises, elle traînait une énorme boîte de carton pleine de... croquettes pour les chats errants qu'elle nourrit à Bagdad.

Pour cette fois-ci, on avait convenu d'une journée où nous irions ensemble dans Kadhimiya, elle arrive à mon hôtel, sur la banquette arrière de l'auto il y a un sac, elle me dit, regardez dans le sac, je regarde, il y avait un bébé minou endormi dans des linges, âgé de quelques jours, jaune et blanc comme mon Tonton, elle l'avait trouvé dans sa cour : vous me trouvez folle ?

Vous voulez dire, madame, qu'on s'en va en reportage dans Bagdad avec un bébé chat de deux jours, auquel on va devoir donner le biberon toutes les trois heures ? Vous êtes effectivement complètement folle.

Quoi ? J'aurais dû le laisser crever de faim à la maison ?

Il y avait aussi dans le sac une pipette, deux biberons, du lait en poudre, de l'eau. Un peu plus tard, dans l'auto, elle a dit tranquillement, j'espère qu'il n'a pas le typhus, les chats de Bagdad ont presque tous le typhus.

Plus tard encore, elle a décrété qu'on l'appellerait Abou Jihad. Vous savez bien sûr qui est Abou Jihad ? me dit-elle. Évidemment, madame. (Je n'en avais et n'en ai toujours aucune foutue idée.)

Me voilà donc à donner la tétée à Abou Jihad avec cette pipette au bec beaucoup trop dur. On a passé une partie de l'après-midi à courir les pharmacies pour trouver une pipette à bec plus mou.

Abou Jihad est mort le surlendemain. On était allés chez les soeurs de la Présentation qui tiennent un foyer pour vieux, en sortant de chez les chrétiens, Abou Jihad était mort et déjà enterré. Ziad lui avait fait une sépulture dans le terrain vague voisin en tassant les détritus. Non, je n'ai pas pleuré, enfin pas vraiment. Je sais, je sais, il y a eu d'autres morts ce jour-là à Bagdad, mais je ne les avais pas nourris avec une pipette à bec presque mou.

L'HUMOUR - On est chez des amis de Ziad, on mange, c'est très bon, c'est toujours très bon chez les gens, les soupes, le riz, la conversation languit un peu, la télé que personne n'écoute dans la pièce est ouverte sur une émission religieuse, Allah, Allah, je glisse à Ziad : pourrait-on avoir autre chose que le Coran ?

On a eu TV5 ! Ziad ne l'a pas fait exprès. C'est juste le hasard qui est parfois plus grand qu'Allah et toujours plus drôle.

Nous voilà à TV5, donc, une émission de bouffe au bord d'une rivière à truites, deux Québécois, dont un qui porte un chandail des Nordiques, expliquent à un Français comment faire cuire une truite, ils ont ce petit ton pittoresque que prennent certains Québécois pour expliquer quelque chose à un Français (tiens toé le Françâ, t'en veux des grands espaces, en v'là).

Pis ?

Pis rien. J'ai encore ri. Pour un bougon, je ris tout le temps finalement. Sauf au festival de l'humour.