Papa, raconte-moi la mafia.

Publié le 8 oct. 2012
Pierre Foglia LA PRESSE

Je te l'ai racontée l'autre fois.

Oui, mais raconte encore...

C'était l'après-guerre, j'étais assez petit pour qu'il me prenne sur ses genoux. C'était l'hiver, on vivait dans la cuisine qui était la seule pièce chauffée de la maison. On soupait de bonne heure, puis les filles débarrassaient la table pour faire leurs devoirs. Mon père avait sa chaise entre la table et le poêle qu'on appelait une «cuisinière», parce qu'on faisait la cuisine dessus, elle marchait aux briquettes de charbon.

On s'éclairait au gaz qui donnait une lumière jaune et chaleureuse. Pas de radio, la télévision n'existait pas. Pas de livres, sauf les deux ou trois sur les animaux que relisait mon père en boucle. Quand il n'était pas trop fatigué, il me racontait une histoire, j'aimais bien celle de la mafia.

Il était une fois un jeune homme qui s'appelait Salvatore, il revenait des champs quand les carabinieri l'ont arrêté.

Pourquoi ils l'ont arrêté?

Pour rien. C'est comme ça, les carabinieri. Ils t'arrêtent, te demandent tes papiers, si tu ne les as pas, ils t'emmènent. Salvatore, tes papiers...

Salvatore ne les avait pas, il a dit aux policiers arrêtez de déconner, les gars, vous me connaissez depuis que je suis tout petit, toi, a-t-il dit au premier, toi, ton frère est déjà sorti avec ma soeur, et toi, a-t-il dit à l'autre, on est déjà allés à la chasse ensemble...

Salvatore, tes papiers!

Va cagare (va chier), leur a-t-il répondu.

Carlo! protestait maman qui était en train de rouler la pâte en longs boudins pour faire les gnocchi. Bref, continuait mon père, Salvatore s'est disputé avec les carabinieri et les a tués.

Tués! Comment?

Ben, avec son fucile.

Il avait un fucile? Il revenait de la chasse, alors, tu m'as dit des champs. Maman riait, fière de moi: tu vois, hein, tu peux pas lui raconter n'importe quoi, à celui-là. Un jour il sera journaliste d'enquête. (Ben non, nono, elle disait pas ça, on lisait même pas les journaux.)

Rendu là, mon papa faisait une mise au point: attention, j'ai pas encore commencé l'histoire de la mafia. Après avoir tué les carabinieri, Salvatore se sauve dans la montagne. L'histoire de la mafia commence ici! La mafia, c'est la façon dont tout le village s'est organisé pour aider Salvatore dans la montagne. Tu comprends?

Non, tu ne comprends pas. Écoute, tout le monde dans le village s'est mis à faire des trucs pour Salvatore, pour qu'il n'ait pas froid ni faim dans la montagne. Pour qu'il ne manque de rien. Celle-là lui a tricoté des mitaines, une autre lui faisait le risotto, le dimanche, c'était des scalopine. La police venait: où il est, Salvatore?

Qui?

La mafia, c'était ça au départ, un village qui protégeait un type qui n'avait rien fait. Bon, il avait tué deux carabinieri, mais comme je te l'ai dit, ils l'avaient cherché un petit peu.

Au bout de quelques années, un soir, à une réunion du conseil municipal, quelqu'un du village a dit: vous êtes pas tannés d'engraisser ce stronzo? Pourrait pas travailler un peu, se faire un jardin?

C'est vrai, Salvatore était devenu gros, même gras et, pour tout dire, suffisant. Il s'était fait construire une belle maison dans la montagne, une maison à colonnades (un peu comme les maisons des Italiens de L'Île-Bizard). Il s'était marié, il avait des enfants (bien élevés) qui allaient à l'école au village. Plusieurs de ses amis l'avaient rejoint qui menaient aussi la belle vie.

Tout allait bien jusqu'à ce que ce type au conseil municipal dise: vous trouvez pas que ça suffit?

Deux ou trois jours après, le type en question a eu un accident de chasse et les choses ont continué comme avant, le risotto, les scalopine et même un peu d'argent que devaient donner maintenant les commerçants et les artisans du village.

Ici, papa ne disait plus rien.

Et ça finit comment?

Ça finit pas, disait mon papa.

Dans la version romantique de la mafia de mon papa, il y a une vérité qui échappe aux journalistes tellement contents de nous apprendre que la mafia n'est plus la Cosa nostra sicilienne, ni la Camorra napolitaine, la mafia d'aujourd'hui serait la 'Ndrangheta calabraise. Cela est sans doute utile pour comprendre d'où viendra la balle qui va abattre Vito Rizzuto dans six mois, dans deux ans, mais cela ne dit rien du village qui est derrière toutes les mafias italiennes.

Dans la version romantique de mon papa, il y a un village. Ce qui fait la mafia, c'est son lien avec le village. Et j'ai envie de dire que peu importe la situation géographique de ce village qui, de toute façon, ne sera jamais en Lombardie ou en Vénitie ou au Piémont, dans son esprit même, dans ses rituels, ses silences, dans sa mise en scène de la mort, ce village sera toujours sicilien.

CHOIX DE CARRIÈRE Si à 72 ans je fais encore ce que j'ai envie de faire (notamment écrire dans ce journal), ce n'est sûrement pas moi qui vais dire à la patineuse Joannie Rochette (26 ans): vous devriez arrêter, mademoiselle, vous avez réussi votre sortie à Vancouver dans les circonstances dramatiques que l'on sait, ne revenez pas par la petite porte.

Au contraire, mademoiselle. Je trouverais très bien que vous soyez à Sotchi en 2014, que vous y finissiez sixième dans un élégant anonymat, je vous admirerais pour cela plus que pour le brouhaha de la dernière fois, mais j'entends dans l'entrevue que vous accordez cette semaine à mon collègue Simon Drouin comme une hésitation: je sais à quel point c'est intense, gémissez-vous un petit peu, je suis prête à faire des efforts, mais c'est un gros investissement de temps, d'effort physique et émotionnel...

Ben là! N'allez pas vous rendre malade non plus. Caissière au IGA Extra? L'investissement en temps est considérable aussi, mais pour l'émotionnel, c'est plus plat.