Le 29 août dernier, le journal The Independent a publié un article-choc de son célèbre reporter Robert Fisk. Le journaliste décrivait la situation qui avait alors cours à Daraya, en banlieue de Damas, où l'on venait de découvrir les cadavres de plus de 300 victimes du conflit qui ravage la Syrie depuis 18 mois.

Agnès Gruda
Agnès Gruda LA PRESSE

C'était probablement le pire massacre de cette guerre civile. Robert Fisk a débarqué à Daraya quelques jours après la découverte des corps, accompagné par des soldats de l'armée de Bachar al-Assad. Et il en a ramené un récit censé présenter cette guerre dans une perspective plus juste que ce que l'on voit généralement dans les médias occidentaux.

«La ville martyre de Daraya est un lieu de fantômes et de questions», écrit-il. Il raconte que les corps des victimes avaient été retirés du cimetière. Pour retracer le fil des événements, il s'est donc entretenu avec des habitants de la ville, «hors de portée des oreilles» de ses accompagnateurs.

Selon ses informations, dans les jours précédant ce massacre, l'Armée syrienne libre, aidée par des «terroristes étrangers», avait capturé plusieurs otages, le régime a «épuisé toutes les possibilités de négociation» avec les rebelles, avant de lancer son offensive. Quant aux victimes, il s'agissait «probablement» de soldats réguliers de Damas, selon une source citée anonymement par Robert Fisk. Si ces histoires sont vraies, conclut le journaliste, alors le massacre doit être attribué aux rebelles.

J'ignore quelle mouche a piqué Robert Fisk pour qu'il accouche de ce pamphlet pro-Assad cousu de «si». Comment ce journaliste d'expérience a-t-il pu imaginer une seconde que des habitants de Daraya lui parleraient librement tout en sachant qu'il se promène dans un blindé du régime? N'a-t-il pas lu les rapports des ONG telles que Human Rights Watch et Amnistie internationale qui exposent les méthodes utilisées par le régime pour faire peur au monde?

Mes collègues Michèle Ouimet et Edouard Plante-Fréchette viennent de passer deux jours à Alep, autre ville où les troupes de Bachar al-Assad et celles des rebelles se livrent un combat sans merci.

Ils en rapportent des histoires terrifiantes d'habitants qui se terrent dans des caves, d'un hôpital où la vaste majorité des blessés sont des civils, de quartiers exsangues visés par l'artillerie du régime.

Comme la quasi-totalité des journalistes qui couvrent cette guerre au péril de leur vie, mes collègues n'ont pas eu accès aux sources officielles de Damas. Alors que Robert Fisk n'a pas contrevérifié ce qu'il a appris à Daraya auprès de l'opposition syrienne. Faut-il en conclure qu'il existe deux versions irréconciliables de cette guerre et que la vérité est victime de ces récits diamétralement opposés?

Non, ne serait-ce que parce qu'il existe suffisamment de faits étayant les exactions de part et d'autre - et confirmant que la majorité des massacres sont imputables à un régime aux abois, prêt à tout pour rester en place.

Oui, des combattants étrangers ont pu s'infiltrer en Syrie, à la faveur du chaos qui y règne. Oui, des puissances étrangères en profitent pour asseoir leur pouvoir régional. Eh oui, des soldats rebelles ont torturé et exécuté leurs ennemis.

Mais contrairement au gouvernement syrien qui, à quelques rares exceptions près, a fermé ses portes aux médias internationaux, l'Armée syrienne libre ne refuse pas les journalistes sur le territoire qu'elle contrôle. D'ailleurs, ce n'est que depuis qu'elle a saisi des postes-frontière entre la Turquie et la Syrie que les journalistes peuvent entrer légalement sur le territoire syrien. Ce qui rend leurs missions un tout petit peu moins périlleuses.

Qui donc a le plus de choses à cacher? Le régime de Damas ou ses opposants? Poser la question, c'est y répondre.