En février, des enfants d'une école alternative d'une commission scolaire de la région de Montréal ont écrit à Victor-Lévy Beaulieu.

Pierre Foglia LA PRESSE

bonjour tres onorable vlb

nous somme des eleves de l'ecole (ici le nom de l'école) tres reputer a (ici le nom de la ville). Pour un devoir d'univer social nous devons trouver de info sur vous peut-être pouriez vous nous eclerer sur se sujet.

ps: avant le 21 fevrier.

Imaginez ce que ça donne quand l'école n'est pas, comme celle-ci, «tres reputer».

Les fautes? Bof. Surtout la paresse: aucune majuscule, pas d'accents, sauf un sur peut-être, ce qui me fait penser qu'ils étaient disponibles. Mais aussi l'impolitesse: si vlb est si onorable que ça, peut-être qu'on aurait pu écrire au moins une fois son nom, monsieur Victor-Lévy Beaulieu. Après tout, ce sont des écoliers qui s'adressent au plus grand écrivain vivant de leur pays.

Peut-être ajouter aussi, si cela ne leur écorche pas trop la bouche, s'il vous plaît à l'ultimatum du post-scriptum: avant le 21 février, s'il vous plaît.

Ce n'est pas tant les enfants qui ont écrit ce petit mot qui me désespèrent que leurs profs, leurs parents, toute l'école. Ce qui me hérisse le plus, ce ne sont pas les fautes, c'est la démarche, le projet derrière cette lettre. L'omniprésent, l'omnipotent, l'omnivore PROJET de merde qui fonde la nouvelle pédagogie. Un projet VLB, donc. J'entends d'ici la maîtresse: on va lui écrire, les enfants. Yé.

***

Nathan Samson a 10 ans. Il habite à Saint-Jacques, un village au sud de Joliette, et il va à l'école Notre-Dame à Saint-Alexis, à 10 minutes de là. Il est en cinquième. Il a deux frères et une soeur. Son papa est psychanalyste, sa maman est maman.

Il a écrit un texte sur ce qui lui est arrivé à l'école. Sa maman a recopié le texte à l'ordi.

Vous appelez pour Nathan?

Oui, mais avant, madame, je voulais savoir: vous avez corrigé ses fautes, évidemment?

Pas du tout. Je les ai toutes laissées. Il en fait peu. Le texte que vous avez, ce sont ses mots, son orthographe avec les fautes, sa syntaxe. Aucun ajout. La seule chose qui est de moi, c'est la ponctuation: deux-points ouvrez les guillemets pour une citation, les points d'exclamation, c'est moi. Rien d'autre.

28 mars 2012, dans mon cours d'éthique et de culture religieuse on était en pleine discussion, le sujet: les manifestations étudiantes. J'ai sorti de ma poche mon beau carré rouge, fabriqué par ma mère. Je leur ai montré fièrement en disant «regardez, je les supporte». Mais à ma grande surprise lorsque j'ai brandis mon carré rouge, la prof m'a aussitôt dit «range-ça immédiatement». On m'a dit que ça dérangeait. Puisque j'ai refusé, elle a dut répéter plusieurs fois la consigne. J'ai persisté dans mon refus et elle m'a menacé de me le confisquer. Je l'ai remis dans ma poche mais j'étais déçu.

29 mars 2012, aujourd'hui j'ai décidé de porter fièrement mon carré rouge sur mon chandail. Avant le diner, ma prof m'a demandé de l'enlever. J'ai demandé pourquoi? «Parce que ici à l'école on ne parle pas de politique». Mon obstination m'a mené au bureau de la directrice. Alors, j'ai redemander pourquoi? «Parce que ici à l'école on ne parle pas de politique, ça ne nous concerne pas». Après une courte discussion je peux le garder, mais je ne dois pas dire pourquoi je le porte!

C'est fou comme les gens peuvent avoir peur des idées. (Nathan Samson, 10 ans)

Nathan? Pourquoi es-tu contre l'augmentation des droits de scolarité?

Parce que l'école doit être accessible à tout le monde. En augmentant les droits, on empêche les plus pauvres d'y aller.

Qu'est-ce que tu veux dire par: c'est fou comme les gens peuvent avoir peur des idées? Pourquoi auraient-ils peur des idées?

Ben... je sais pas s'ils ont peur des idées, mais ils ont peur des gens qui les expriment, en tout cas.

T'as vraiment 10 ans?

Oui.

Ta mère a-t-elle corrigé ton texte?

C'est plutôt moi qui corrigeais ses fautes.

Épelle discussion pour voir?

D-i-s-c-u-s-s-i-o-n.

Dans ton texte, tu dis: J'ai persisté. Qu'est-ce que ça veut dire, persister?

Ça veut dire continuer, insister.

Tu dis que la maîtresse a répété la consigne. Qu'est-ce qu'une consigne?

Euh... un mot plus fort, ce serait une loi. Une consigne, c'est une petite loi.

Qu'est-ce tu lis, en ce moment?

Le vicomte de Bragelonne.

Ah! Alexandre Dumas!

Vous connaissez?

Ben tiens. Mais j'avais 14 ans quand je l'ai lu, pas 10. Que lis-tu d'autre?

Agatha Christie, Sherlock Holmes (Conan Doyle), Mille ans de théâtre.

Ta musique?

Félix Leclerc, Gilles Vigneault, Georges Brassens... Pourquoi riez-vous?

Parce que.

(C'est alors que je t'ai dit que j'allais t'envoyer des poèmes de Patrice Desbiens, en me disant, à part moi: comme ça, il aura moins l'air d'un petit mononcle avec son Brassens. Mais j'y ai repensé, ça marche pas. Patrice Desbiens, c'est trop, même si t'es en avance. La DPJ viendrait me chercher. Je vais plutôt t'envoyer un livre de Victor-Lévy Beaulieu: Ma vie avec ces animaux qui guérissent. Salut).

OUBLI - J'ai oublié Gil Courtemanche samedi. Quand j'ai dit que je n'avais lu, depuis plusieurs mois, que des trucs nuls, j'avais oublié l'admirable recueil des chroniques de Gil Courtemanche rassemblées après sa mort (en août dernier) sous le titre Le Camp des justes (Boréal).

Des chroniques qui courent sur 10 ans, que j'avais presque toutes lues. Pour plusieurs - celle sur la grève des transports, celle sur la laïcité (qui est pour les autres), la lettre à Dany Laferrière, celle qui a pour titre «Moi, Omar Khadr» -, pour toutes celles-là et quelques autres, j'appelais mes amis le samedi matin: n'oublie pas de lire Courtemanche.