Il y a un gros problème avec le projet d'hymne national proposé par la Société Saint-Jean Baptiste, qui sera chanté pour la première fois en public ce 24 juin. Et ce ne sont pas les paroles de Raôul Duguay. Le problème, c'est le concept même d'hymne national.

Alain Dubuc
Alain Dubuc LA PRESSE

Il y a un gros problème avec le projet d'hymne national proposé par la Société Saint-Jean Baptiste, qui sera chanté pour la première fois en public ce 24 juin. Et ce ne sont pas les paroles de Raôul Duguay. Le problème, c'est le concept même d'hymne national.

La tradition des hymnes nationaux est ancrée dans la culture de la fin du XVIIIe siècle et surtout du XIXe siècle. Ce sont des chants destinés à glorifier la nation, à susciter la fierté patriotique, souvent sur toile de fond guerrière, comme La Marseillaise.

Le résultat, c'est un genre musical particulièrement ampoulé, remarquablement pompier, invariablement quétaine, complètement passé dû.

Mon collègue Patrick Lagacé a joyeusement varlopé, avec raison, l'opus de Raôul Duguay. Mais la Société Saint-Jean Baptiste de Montréal, en choisissant, en 2011, de reprendre cette tradition, et en demandant à Raôul Duguay de produire un hymne national qui ressemble à un hymne national, forçait inévitablement celui-ci à en reproduire tous les défauts, avec un siècle de retard.

L'aventure était condamnée au ridicule. Et on s'en rend conte dès la première ligne, celle du titre: Ô Kébek. Pourquoi des «k»? À moins que la SSJB songe en secret à nous rebaptiser. Et le reste du texte est à l'avenant, avec des références au drapeau, aux aïeux, au fleuve. En fait, ce n'est pas si différent de l'Ô Canada qui, incidemment, était lui aussi un chant patriotique canadien-français commandé pour marquer le jour de la Saint-Jean Baptiste. Mais au moins, Calixa Lavallée et Adolphe-Basile Routhier avaient l'excuse de vivre en 1880.

Ce n'est pas qu'une question de style et de vocabulaire. Il faut trouver d'autres façons d'exprimer le sens d'appartenance et la fierté. Nous vivons dans une société plurielle, qui privilégie une lecture de l'histoire moins linéaire, et qui ne se reconnaitra pas dans ces flonflons et ces élans grandiloquents.

On pourra aussi être agacé par le fait que le Québec puisse se doter d'un hymne national quand il n'est pas un pays. La question n'a pas à se poser en ses termes. En principe, un hymne national est un chant qui symbolise et permet d'identifier une nation. Il y a certes un certain flou sur le sens de nation, qui peut à la fois décrire un pays ou une société. Mais le Québec, pour la quasi-totalité de ses citoyens, constitue une nation, et cette vision très consensuelle est progressivement acceptée, quoique de façon très symbolique, par le reste du Canada.

Ce qui est plus agaçant, c'est que le chant, avec des vers comme «Créons le beau pays/Le pays qu'il nous faut», est un hymne souverainiste qui décrit le Québec comme un pays indépendant. Cela ne reflète évidemment pas la réalité, puisque le Québec fait toujours partie du Canada, et rien n'indique qu'il en sera autrement. Et cela ne reflète pas non plus un consensus ou une volonté populaire: 40-60, ça vous dit quelque chose, les amis?

Mais cela reflète sûrement les pratiques de la Société Saint-Jean Baptiste de Montréal, un organisme souverainiste militant, qui profite invariablement de son statut d'organisateur de la Fête nationale pour imposer sa vision. Ce qui me fait écrire, année après année, qu'il est absolument anormal que le gouvernement du Québec, avec des fonds publics, confie les responsabilités de cette fête à la SSJB.

De toute façon, si un jour, le Québec se dote d'un hymne national, ce sera de façon démocratique, et non pas à partir d'une initiative non sollicitée. En fait, ce processus démocratique a eu déjà eu lieu quand les Québécois, de façon informelle et spontanée, ont choisi la chanson de Gilles Vigneault, Gens du pays

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