Un infirmier nous fait entrer dans la chambre de Moussadou, 4 ans. Sa maman dort dans le lit voisin. Elle se réveille en sursaut, nous sourit.

Publié le 28 mars 2011
Pierre Foglia LA PRESSE

Dans le couloir, Moktadar, 11 ans, vient d'être amputé d'une jambe. Il est tout heureux, son papa vient le chercher demain. J'ai même pas mal, dit-il en claudiquant avec ses béquilles.

Le médecin-chef de l'aile pédiatrique nous parle de son grand défi: le dépistage. On ne sauvera pas le petit Moussadou, qui vient d'un village près de la frontière syrienne. Il aurait fallu qu'on nous l'amène avant. On ne sauvera pas non plus Moktadar. Lui vient de Nasiriya, une grande ville du Sud. En Amérique, le taux de survie des enfants atteints de leucémie est de plus de 80%. Chez nous, autour de 40%. Bien sûr que cela va beaucoup mieux que sous Saddam. Mais allez donc dire cela à Moussadou et Moktadar.

À chacune de mes visites en Irak, je suis allé visiter un hôpital. Chaque fois, ces visites m'ont donné le bulletin de santé du pays. En 1997, sous Saddam, à l'Ibn al-Sadate, le dénuement était tel que je me souviens d'avoir vu deux nouveau-nés dans le même incubateur. En 2000, la corruption battait des records. Amir Khadir, qui était de la délégation que j'accompagnais, avait pris des risques insensés pour remettre directement aux médecins les médicaments de première ligne qu'on avait apportés.

La Cité de la médecine, le plus grand hôpital de Bagdad - en fait un regroupement de trois hôpitaux -, un jeudi de mars 2011, 11h du matin. Passé l'accueil, on accède à une immense salle d'attente où on pourrait facilement asseoir 200, 300 personnes... ils étaient exactement 17 patients.

Dix-sept patients dans la salle d'attente des urgences du plus grand hôpital d'une ville de 8 millions d'habitants.

Pas de réceptionnistes excédées. Pas de médecins hagards. Pas de civières dans les couloirs, pourtant larges comme le boulevard Taschereau. On pourrait facilement aligner deux rangées de lits de chaque côté. Le croirez-vous? Pas un seul lit dans les couloirs!

Aux étages, même absence de fébrilité, tant dans l'aile des femmes que dans celle des hommes (ils sont séparés). Des infirmiers déambulent au pas lent et mesuré des gardiens de musée. Les chambres (pour quatre) - fort bien tenues pour ce que j'en ai vu - ne sont pas toutes occupées.

Oui, les soins sont gratuits, comme chez nous. Peut-être les gens ne sont-ils pas malades, dans ce pays? Ce serait pour le moins étonnant. Ils viennent de passer à travers quatre guerres, ont subi un embargo de plus de 10  ans qui les a considérablement affaiblis; ils ont été bombardés de missiles à l'uranium enrichi qui leur valent un taux de leucémie infantile parmi les plus hauts du monde; ils habitent une ville où, à la pollution, s'ajoutent de fréquentes tempêtes de sable qui leur encrassent les poumons et où il y a un gros problème d'eau potable; ils mangent du kébab tous les jours et jamais de tofu; ils passent leurs journées dans d'inextricables bouchons de circulation - de mon hôtel à l'hôpital (environ 5 km), cela nous a pris une heure et demie.

Suis-je bête! C'est pour ça qu'il n'y a presque personne à l'hôpital: ils meurent avant d'arriver.

Il y a peut-être une autre raison. Je la glisse pour le bénéfice de quelque fonctionnaire de notre ministère de la Santé, qui pourrait - qui sait? - en faire son profit et le nôtre...

À Bagdad, quand tu ne files pas, tu ne vas pas à l'hôpital. Tu vas à la clinique de ton quartier. Là, on te dit: Regarde, Chose, t'as une grosse grippe, va-t'en chez vous, fais-nous pas chier. Si c'est plus grave, on te fait une ordonnance pour des antibiotiques. Si tu craches du sang, si t'as un truc sur le sein, bref, si c'est sérieux, là, on t'envoie à l'hôpital.

On me glisse aussi que, dans ce pays, les vieux ont tout autant le cancer de la prostate que chez nous, mais ils n'en font pas une maladie. En fait, dans ces pays barbares, les vieux s'attendent à mourir de quelque chose, alors que chez nous, comme vous le savez, ils insistent beaucoup pour mourir à 103 ans en parfaite santé.

Vous, là, je sens que vous êtes au bord de me sortir une connerie du genre: Va donc te faire soigner en Irak.

J'y songe, ne serait-ce que pour ne plus vous entendre parler de santé.

***

En traversant Karrada, le quartier des affaires, une enseigne: Life Insurance.

Nous sommes reçus par M. Sadoon, un monsieur de mon âge d'une parfaite courtoisie. Que puis-je faire pour vous?

Ceux-là - je lui désigne Hassan et Ziad - n'arrêtent pas de me dire que je suis en danger. J'ai vu votre enseigne en passant dans la rue. Pouvez-vous m'assurer contre Al-Qaïda?

Nous offrons effectivement une assurance terrorisme, m'informe M. Sadoon avec le plus grand sérieux. Indemnité maximum de 10 millions de dinars (environ 8000$) pour une prime de 1 million (800$)...

Sa secrétaire apporte le thé. La conversation dévie sur les assurances en général, si peu dans les moeurs des Irakiens. Ainsi, Hassan et Ziad n'ont aucune assurance (accident, vol, incendie: rien) et ne connaissent personne, dans leur entourage, qui soit assuré.

Cette réflexion de M. Sadoon: les gens de ce pays font face à tant de dangers - kamikazes, bombes, rapts, banditisme - qu'ils n'ont pas envie de penser, en plus, que leur maison pourrait passer au feu.

Et puis, pour les grands accidents de la vie, les grands malheurs, il y a la tribu.

L'Irak est tribal comme la plupart des autres sociétés proche-orientales. Cela ne veut pas dire arriéré. Cela ne veut pas dire des tribus sous la tente dans le désert. Cela signifie une société divisée en 200 grandes tribus, chacune divisée en clans, les clans subdivisés en familles... Une dynamique sociale et juridique aussi bien urbaine que rurale. C'est comme si chez nous, les Tremblay, les Dubé, les Lalonde, les Turgeon, les Morin, avaient le pouvoir de régler certains différends, d'influer sur la politique, de lever une dîme.

Tu tues ton voisin en nettoyant ton fusil. Le clan auquel appartient la victime te réclame 20 000$ en dommages, qui seront versés à la veuve et à ses enfants. Ta famille, ton clan, par l'intermédiaire du cheikh qui en est le représentant, négocie. Les deux parties s'entendent pour des dommages de 10 000$, qui seront payés par ton clan.

Ziad m'apprend, tout fier, qu'il appartient à la tribu du premier ministre al-Maliki, mais pas à son afkhadh (son clan) ni à sa hawamil (sa famille), si bien qu'il ne s'attend pas à être nommé sous-ministre de rien dans les prochains jours.

***

J'oubliais: en sortant de l'hôpital, dans la rue toutes les autos stationnées avaient une crevaison. Au moins une trentaine. Le même pneu arrière gauche, crevé. C'est interdit de stationner ici, m'explique Ziad.

Et alors?

Et alors la police crève les pneus.

C'est le fun! Le médecin vient de t'annoncer que t'as le cancer du côlon. Tu sors, t'as un flat.

Ziad hausse les épaules: c'est l'Irak.

Des fois, je trouve que c'est un petit peu, aussi, la Mongolie inférieure.