C'est gentil de vous inquiéter, mais non, je n'étais pas à l'hôpital. En fait, j'arrive d'Irak. Je vous en parle à partir de samedi et pour toute la semaine prochaine. Justement, dans un des papiers de cette série irakienne, je raconte brièvement une visite dans le plus grand hôpital de Bagdad, où régnait, ce jour-là, une sérénité qui m'a laissé tout ébahi. La salle d'attente des urgences était presque vide, pas de civières dans les couloirs, pas d'infirmières exténuées, pas de cavalcade... Comment font-ils?

Publié le 23 mars 2011
Pierre Foglia LA PRESSE

Un détail m'a alors frappé: pas de vieux non plus. De toute évidence, dans cet hôpital irakien, on ne soigne pas cette maladie qui grève, chez nous, presque toutes les ressources: la vieillesse.

Il semble que, contrairement aux nôtres, qui exigent de mourir à 106 ans en pleine santé, en Irak, les vieux s'attendent à mourir de quelque chose.

Alors voilà, j'ai plus ou moins décidé de mourir en vieil Irakien. Arrêtez de me demander: êtes-vous malaaaaade, monsieur Foglia? Probablement.

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Je serais bien resté quelques jours de plus à Beyrouth. Beyrouth est plus fascinant encore quand on revient de Bagdad. Beyrouth fragilisé comme Bagdad, par ses clivages confessionnels, chrétiens et musulmans, chiites et sunnites. Beyrouth à une heure et demie de Bagdad. Beyrouth le jour. Bagdad la nuit.

Beyrouth devenu - on croit rêver - une destination à la mode (un peu moins couru qu'Istanbul, mais tellement plus hip). Il faisait si doux dans Hamra, l'autre samedi soir, à la terrasse des cafés! Les Libanaises y riaient fort, et l'odeur était la même qu'à Bagdad, une odeur de pétales écrasés.

J'ai déjà arpenté Beyrouth sous les décombres, au milieu des années 80. Je disais alors, il faudra mille ans à cette ville pour cicatriser ses blessures, étouffer ses haines, se refaire un look et une âme.

J'ai parfois l'impression que le temps (celui qui passe) est un escalier et que, sous mon pas... oups! Je viens de manquer une marche.

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Je serais bien resté quelques jours (quelques semaines, quelques mois) de plus à Paris aussi. Mon Paris grisouilleux que vous n'aimeriez pas. Mon Paris des deux gares (du Nord et de l'Est) et du marché Saint-Quentin, à deux pas du petit hôtel où je descends depuis des années. Même les Parisiens ne comprennent pas ce que je trouve de particulier à ce quartier.

Rien, justement.

Quand même, au bout de  ma» rue Chabrol, le faubourg Poissonnière, le lycée Lamartine, les quais du canal Saint-Martin par la rue des Vinaigriers, que l'on prend par le boulevard le plus laid de Paris, le boulevard Magenta, que fuient les touristes.

Le matin, je lis L'Équipe (Le Monde sort seulement à midi) au café de l'Aubrac, où les habitués entrent en saluant le patron d'un retentissant: Salut, bougnat! Sur les trottoirs passent en babillant les petits enfants que leurs parents vont reconduire à la garderie voisine.

Je suis à deux stations du métro Barbès. De là, je vais à pied, par le boulevard de Rochechouart, saluer mon dernier ami parisien, Maximo, qui est peut-être aussi le dernier anar de la Butte. On a travaillé dans les mêmes imprimeries. Il a fini au Herald Tribune; moi, j'étais déjà au Canada, et déjà plus typographe.

Maximo sort le champagne du frigo et les petits-fours. C'est seulement comme ça que j'aime le champagne: je le fais boire au petit-four et, après, je mange le petit-four. Je sais, c'est pas la grande classe, d'autant moins que, souvent, le petit-four se casse dans le verre et que je le repêche avec mes doigts. Anyway.

Maximo et moi, on s'est connus dans une imprimerie près de Colombey-les-Deux-Églises, où il a toujours sa maison de campagne et croise parfois les anciens de la bande. Tiens, j'ai revu le Marcel Voisangrin au Leclerc, l'autre jour...

Quel âge ça y fait, au Marcel?

Quatre-vingt-trois.

Ah, quand même.

On a marché jusqu'à Pigalle, puis jusqu'à Blanche - jusqu'au Moulin Rouge, en fait. Le quartier a bien changé. Jadis super-folklo et abandonné aux touristes et aux putes, il est en cours de gentrification. Au milieu du boulevard de Rochechouart, sur le terre-plein aménagé en promenade, de jeunes familles avec des poussettes et des vélos.

En revenant, on ne disait rien, mais on pensait la même chose: peut-être que c'est la dernière fois qu'on se voit?

LE NUCLÉAIRE - C'est l'histoire de deux mathématiciens spécialistes du calcul des probabilités qui sont assis à la terrasse d'un café. L'un lance à l'autre: je te parie 10$ que les 50 prochaines personnes qui passeront devant nous seront toutes des hommes (1).

Évidemment, l'autre s'empresse de parier. En spécialiste du calcul des probabilités, il évalue rapidement que les chances pour que 50 hommes passent sur le trottoir devant eux avant que ne passe une seule femme sont à peu près de l'ordre de une sur un million de milliards.

Si j'ai bien compris ce que nous expliquent les savants spécialistes du nucléaire que j'entends ces jours-ci à la télé et à la radio, les probabilités pour que se produise un vrai accident nucléaire - pas quelques petites fuites de rien du tout comme à Fukushima - sont à peu près du même ordre. Une sur un million de milliards.

Et selon ces mêmes savants experts, les antinucléaires sont à peu près aussi imbéciles que le mathématicien qui voulait parier que 50 hommes passeraient sur le trottoir avant que ne passe une seule femme.

Sauf que ledit mathématicien venait à peine de lancer son absurde pari qu'un bataillon de 200 fantassins a passé sur le trottoir en se rendant à une manoeuvre.

La probabilité pour qu'un bataillon passât sur le trottoir à ce moment de l'après-midi, devant ce café, était aussi de une sur un million de milliards.

Ainsi arrivera un accident nucléaire: nonobstant le fait qu'il ne devait pas arriver.

(1) L'auteur de l'histoire est Martin Gardner, célèbre mathématicien américain mort l'an dernier, qui voulait illustrer la frivolité des probabilités appliquées au réel. Elle est citée par Iegor Gran dans L'écologie en bas de chez moi. C'est là que je l'ai piquée.