À partir de quel moment un appareil bureaucratique devient-il nocif pour la fonction même qu'il est censé assumer? Serait-ce quand il devient impossible, même de l'intérieur, d'en déterminer de façon exacte la dimension et la composition? Si oui, la bureaucratie liée au système de santé a atteint ce point: la décrire en chiffres sans entrer dans un fastidieux débat statistique n'est plus possible aujourd'hui.

Mario Roy LA PRESSE

À partir de quel moment un appareil bureaucratique devient-il nocif pour la fonction même qu'il est censé assumer? Serait-ce quand il devient impossible, même de l'intérieur, d'en déterminer de façon exacte la dimension et la composition? Si oui, la bureaucratie liée au système de santé a atteint ce point: la décrire en chiffres sans entrer dans un fastidieux débat statistique n'est plus possible aujourd'hui.

La dispensation étatique des soins de santé emploie au Québec environ 260 000 personnes, soit plus ou moins 6,5% de la population active.

C'est gigantesque.

De ce nombre, une proportion importante est composée des cadres et du personnel administratif non soignant. Quelle proportion au juste? On ne s'entend pas là-dessus. Les médecins spécialistes, scandalisés, soutiennent: c'est presque moitié-moitié. Le ministre Yves Bolduc et les institutions répliquent: c'est faux, il y a bien davantage de soignants.

Pour arriver à trancher de façon décisive, sans doute faudrait-il embaucher du personnel clérical supplémentaire!

C'est justement ça qui ne trompe pas...

À partir d'une certaine masse critique, en effet, une bureaucratie tend à croître de façon automatique, sans rapport avec le réel, échappant à toute autorité... fut-elle celle des ministres qui se succèdent à la barre de la Santé sans pouvoir rien y changer.

Cette bureaucratie poursuit ainsi deux objectifs. Un, elle assure sa pérennité... et son budget. Deux, elle s'administre elle-même, ce qui occupe graduellement une part de plus en plus grande de son activité et nécessite sa croissance (d'où le cercle vicieux). L'incroyable organigramme du réseau de la santé, croisement entre la toile d'une araignée maniaco-dépressive et un cube de Rubik surdimensionné, illustre parfaitement ce point.

De sorte que la question véritable est: quelle proportion de la bureaucratie québécoise de la santé ne fait-elle que s'occuper d'elle-même, sans que l'existence de patients dans le monde réel n'y compte pour quoi que ce soit?

Ça non plus, personne ne peut le dire, évidemment.

* * *

Ce monstrueux appareil joue en outre sur du velours: le Québécois moyen est extraordinairement bon public.

Cependant, le système des soins de santé possède une caractéristique unique qui pourrait finir par faire bouger les choses: il peut décider de la vie ou de la mort. Aussi, une bureaucratie, même puissante, aura à la longue beaucoup de mal à empêcher un citoyen possédant un minimum de moyens de se faire soigner en-dehors de son emprise, de son gigantisme, de son immobilité.

On contemplera alors le paradoxe d'un appareil d'État précipitant le déclin de la foi étatiste qui, il y a un demi-siècle, l'a généré.