Jusqu'où doit-on aller au nom du pragmatisme? C'est la question qui sert de toile de fond au débat que vient de soulever l'Académie américaine de pédiatrie dans un avis controversé sur un sujet délicat: l'excision.

Agnès Gruda
Agnès Gruda LA PRESSE

Le comité d'éthique du prestigieux regroupement médical s'oppose, bien sûr, à cette mutilation génitale, interdite aux États-Unis comme dans les autres pays développés.

 

Sauf que la loi n'empêche pas que des fillettes soient charcutées à l'étranger, souvent dans le pays d'origine de leurs parents. Ou encore chez une exciseuse au noir, en territoire américain. Dans les deux cas, les interventions sont réalisées dans des conditions douteuses et entraînent des conséquences désastreuses pour la santé des petites filles.

L'Académie de pédiatrie propose donc d'ouvrir la porte à un compromis qui permettrait aux parents de répondre aux exigences de leurs traditions tout en préservant l'intégrité physique des fillettes. Une petite «incision», pratiquée dans un cabinet médical, pourrait remplacer l'ablation du clitoris et accomplir le rituel du sang, sans amputer l'enfant.

«Il y a de bonnes raisons de croire que ce compromis renforcerait les liens de confiance entre les hôpitaux et les communautés d'immigrés, et éviterait à certaines filles de subir des interventions dangereuses et mutilantes», écrit l'Académie.

Publié à la fin du mois d'avril, l'avis a soulevé une tempête. L'une de ses auteures, l'éthicienne Dena Davis, confie avoir reçu plus d'un millier de courriels en quelques jours.

Pourtant, elle persiste et signe: ce succédané d'excision, pas plus grave que le fait de percer une oreille, constituerait une réponse «créative» à un problème que la société ne parvient pas à régler par la seule force de la loi.

En effet, pourquoi pas? Parce que c'est un recul abyssal, rétorquent des groupes féministes comme Equality Now. Et parce que c'est une aberration, plaide Georganne Chapin, de l'organisme Intact America, qui milite contre toute mutilation sexuelle, y compris la circoncision.

Mme Chapin dit avoir été «complètement, absolument» estomaquée par la proposition de l'Académie de pédiatrie, qui ouvre, selon elle, une boîte de Pandore. «Et dans cette boîte, il y a des tas de questions dérangeantes. Va-t-on anesthésier les fillettes pendant l'intervention? Sinon, qui va les retenir pendant que le médecin piquera leur clitoris? La question prend tout son sens quand on sait que ce sont rarement des bébés qui subissent l'excision, mais des filles de 5 ans et plus.

Et puis, est-il acceptable que des médecins soient rémunérés pour cette intervention inutile sur le plan médical? Et que feront-ils quand un parent leur demandera de couper juste un tout petit peu plus?

Alors, on coupe un peu? On interdit absolument? Et surtout: la réponse doit-elle être la même partout?

* * *

Il y a plus de 100 millions de femmes excisées sur la planète. De 4 à 5 millions de petites filles subissent chaque année une mutilation génitale qui les expose à un cortège de complications: infections, infertilité et parfois même la mort.

Les parents qui leur infligent ce traitement sont convaincus qu'il les mettra à l'abri de l'exclusion sociale et de désirs trop impétueux. Bref, qu'ils agissent pour leur bien. Et c'est ce qui rend les lois aussi impuissantes dans les pays où la tradition est bien répandue. Essayez d'empêcher des parents d'agir pour le bien de leur enfant!

La principale cause de l'excision, c'est encore l'ignorance. Un jeune homme rencontré au Mali l'hiver dernier m'a fait cette confession touchante de naïveté: «J'ai longtemps cru que les femmes non excisées couchaient avec tous les hommes. Mais je me suis rendu compte que les Blanches que je rencontre ne veulent pas toutes coucher avec moi.»

Depuis cette révélation, le jeune homme a décidé que, le jour où il aurait une fille, il ne la ferait pas exciser.

Bref, en interdisant sans éduquer, on ne règle pas le problème. Souvent, on l'aggrave en le refoulant dans une zone d'illégalité où les gamines sont estropiées sur des planchers sales avec des lames rouillées.

Alors, pourquoi pas une incision de la taille d'une tête d'épingle? C'était d'ailleurs ce que préconisait une féministe égyptienne, Nawal El Saawadi, au nom de la santé et du pragmatisme.

C'est en quelque sorte la loi du moindre mal. Elle se justifie dans des pays où l'excision est endémique, mais de là à l'appliquer dans les cabinets médicaux nord-américains ?

L'idée que des médecins de pays du Nord pratiquent de fausses excisions pour protéger des fillettes des croyances de leurs parents soulève un gros malaise. Car même minuscule, même bien intentionné, le bistouri se révèle ici une arme à deux tranchants. D'un côté, on minimise une intervention potentiellement nocive. Mais de l'autre côté, on banalise le fait de couper la chair d'un enfant pour satisfaire aux exigences d'un rituel interdit. Troublant.