La ministre des Transports, Julie Boulet, a tiré à boulets rouges sur l'ambitieux projet de remplacement de l'échangeur Turcot dévoilé mercredi par le maire de Montréal. La réponse est non: le gouvernement du Québec n'a ni le luxe ni les moyens de payer pour un tel projet.

Alain Dubuc, collaboration spéciale
Alain Dubuc, collaboration spéciale LA PRESSE

La ministre a répondu trop rapidement. Elle aurait dû maîtriser ses élans verbaux, féliciter la Ville pour sa réflexion, noter le consensus autour du projet, et s'engager à discuter avec Montréal des façons de concilier cette approche avec les contraintes dont doit tenir compte le ministère qu'elle dirige.

 

Sa réponse, primaire, et fort insultante, révèle des problèmes qui dépassent très largement la question du réseau autoroutier montréalais. D'abord, la place de la métropole dans les priorités collectives du Québec. Ensuite, le partage des pouvoirs: qui doit décider dans le cas de dossiers stratégiques pour la métropole, les fonctionnaires de Québec ou les élus montréalais?

Il n'est pas rassurant de constater que le ministère des Transports et sa ministre puissent avoir le dernier mot dans une décision qui aura tant d'impact sur la métropole. Ce ministère a trop fait la preuve de ses limites et de son incapacité à dépasser la logique traditionnelle de la voirie pour qu'on soit tentés de lui donner carte blanche.

On a vu ces limites dans l'histoire de l'échangeur Turcot. Le MTQ a rendu public un projet concocté sans consultations, qui trahissait une insensibilité aux problématiques urbaines. On démolissait des logements, on enclavait des quartiers, on intégrait mal d'autres dimensions du transport. Il est clair que le remplacement de l'échangeur Turcot doit permettre la circulation des automobiles et des camions. Mais pas en faisant abstraction du reste. Ce n'est pas pour rien que le BAPE a réclamé des changements significatifs au projet initial.

Un investissement de plusieurs milliards comme celui-là, pour avoir un effet structurant, doit intégrer les problématiques de l'aménagement urbain, du développement économique, de l'environnement, de la qualité de vie. L'expérience du passé a montré que le Ministère n'est pas équipé, ni dans sa philosophie ni dans ses ressources professionnelles, pour correctement tenir compte de ces dimensions.

Cela ne signifie pas que le projet présenté par le maire Tremblay est une oeuvre achevée. Il est beau, avec ses voies en cercle, il est moins intrusif, il reçoit un appui quasi unanime. Mais il impose des délais de réalisation. On peut craindre qu'il ne réponde pas correctement aux besoins en transport de la métropole, notamment parce qu'il semble reposer sur l'hypothèse que les autres pièces du puzzle seront en place (tramways, etc.). Et il comporte une lacune gênante: l'absence d'évaluations chiffrée. C'est inacceptable en 2010. Ce silence a d'ailleurs permis à la ministre de sortir de son chapeau un chiffre-choc, 6 milliards, trois fois plus que le projet du Ministère.

Cela ne justifie cependant pas la leçon de comptabilité de cuisine que nous a livrée la ministre: «Alors, quand on peut faire un échangeur à 2 milliards, est-ce qu'on a le luxe ou les moyens de s'en payer un de 6 milliards? Nous, on est là pour gérer l'argent de la population. Chaque dollar doit être bien investi.»

La meilleure façon de bien gérer les fonds publics n'est pas nécessairement de choisir la formule la moins coûteuse. Quand on construit pour des générations, les coûts et les avantages d'un projet doivent intégrer d'autres considérations que le prix du pied cube de béton.

Mais derrière tout cela, il y a un problème de fond. Pour développer la métropole montréalaise de la bonne façon, il y aura un prix à payer. Le Québec, et son gouvernement, est-il prêt à le faire?