Un truc en partant: J.D. Salinger, qui est mort cette semaine à l'âge de 91 ans, n'était pas un grand écrivain.

Pierre Foglia LA PRESSE

Et The Catcher in the Rye(1) n'est pas une grande oeuvre.

Pourtant, et c'est pour cela que j'en parle, The Catcher in the Rye est probablement une des cinq oeuvres de la littérature mondiale qui a apporté le plus de bonheur aux millions de lecteurs, dont je suis, qui l'ont lue, lue et relue.

Roman de l'adolescence, dit tout le monde. Roman de l'adolescence mon cul: une petite histoire de fugue, banale et décousue. Tout est dans la musique, dans le rythme. Disons-le platement: dans le style, un style faussement «parlé», faussement parce que très, très écrit, évidemment, pour donner l'impression que ça ne l'est pas du tout. La littérature est vraiment un sport de fou.

Un style qui apporte non seulement un immense bonheur de lecture, mais aussi une forme de dépendance.

Il s'est écrit dans le monde depuis 50 ans des dizaines de romans COMME The Catcher in the Rye. Je pourrais vous en nommer trois ou quatre rien qu'au Québec. Ce n'est pas du plagiat, c'est de l'éponge qui régurgite. C'est involontaire, inconscient, une petite musique qu'on ne sait même pas qu'on a en tête, qu'on a annexée spontanément et pour toujours tant on a l'impression qu'elle nous exprime dans ce qu'on a de plus innocent.

Il y a dans ma propre écriture des tics qui viennent directement de mes nombreuses relectures de Salinger. Par exemple, dans l'emploi que je fais fréquemment du rien, quand je dis «elle n'était pas fâchée ni rien». «Ni rien», c'est Salinger. Quand je dis «cette saleté de toaster», saleté pour surqualifier un objet niaiseux comme un toaster, c'est du Salinger. J'ai aussi des phrases fétiches tirées tout entières du Catcher et qui me viennent parfois sous la douche. Au lieu de chanter, je récite: Tout à coup, elle m'a donné un baiser. Et puis elle a tendu la main et elle a dit: il pleut. Il commence à pleuvoir. C'est le genre de truc qui se dit très bien sous la douche.

Salinger lui-même a modelé son narrateur, cet adolescent faussement naïf, sur le Huck - Huckleberry Finn - de Mark Twain. En y ajoutant un ingrédient, comme dans une recette - effectivement, je crois que c'en est une -, et cet ingrédient, c'est le jazz. En fait, The Catcher in the Rye, ce n'est pas de la littérature, c'est du jazz(2).

Un truc pour finir, ne perdez pas votre temps avec le reste de l'oeuvre de Salinger. Allez plutôt lire quelques bébés-éponges du Catcher, je pense à La vie devant soi, de Ajar-Gary. Je pense aussi à L'écume des jours, de Vian, qui est sorti quatre ans avant The Catcher. Ici c'est la matrice qui est la même: le jazz.

La betterave à sucre

Vous ai-je déjà dit que je vous aimais? Beaucoup. Surtout quand vous parlez d'information. Quand vous réclamez des dossiers sur la santé, l'économie, la science, des enquêtes de fond, des analyses de fond. Vous êtes des lecteurs de fond. Attaboy.

D'après vous, les 250 employés du Journal de Montréal sont sur le trottoir depuis un an, pourquoi? Non, pas pour de meilleurs salaires. Pour une meilleure information et des garanties d'une information indépendante. L'information comme vous la souhaitez, amis lecteurs.

Leur boss, qui trouve que cette information-là lui coûterait trop cher, les a foutus dehors. Il attend qu'ils vident leur fonds de grève. En attendant, il sort un journal forcément mal foutu puisqu'il n'a pas de journalistes pour le faire. Et vous, chers lecteurs de fond, vous faites quoi?

Vous le lisez, ce journal. Je vous ai vus.

Vous n'arrêtez pas de gueuler que oh là là, l'information, c'est de la merde. On vous en donne de la vraie et vous faites quoi? Vous la mangez.

C'est pas la grande subversion elle-même, c'est pas la révolution, c'est pas la fin du capitalisme qu'attendent de vous les lock-outés du Journal de Montréal. C'est juste ne pas acheter ce journal tant qu'il ne sera pas fait par eux.

Ou achetez-le mais, s'il vous plaît, ne parlons plus d'information. Parlons, je ne sais pas, moi... de la culture de la betterave à sucre en Pologne septentrionale.

UNE BONNE NOUVELLE - En page cinq, sous la chronique de Rima, vous allez trouver la nouvelle la plus réjouissante de ce journal sous la signature de Silvia Galipeau et sous ce magnifique titre: «Exit les compétences, place aux connaissances».

Que l'Alliance des professeurs de Montréal et la Commission scolaire de Montréal, naturellement plus enclins à s'empoigner, fassent front commun pour une réforme de la réforme, s'entendent pour une évaluation des connaissances plutôt que des compétences transversales, c'est dire combien le ras-le-bol de la pédagogie est généralisé dans le milieu de l'éducation, et combien l'urgence de revenir au contenu fait l'unanimité tant à gauche qu'au centre.

La ministre de l'Éducation a reçu le rapport de l'Alliance et de la CSDM avec un enthousiasme qui semble sincère. Tout de même, me souvenant du jovialisme de la même ministre dans le dossier du décrochage, devenu le dossier de la persévérance - on était à ce moment-là au coeur même de l'idéologie pédagogique -, tout de même, donc, je vais attendre un peu avant d'exulter.

VANCOUVER - Dans une semaine je devrais être à Vancouver. La dernière fois que j'y suis allé (et la seule d'ailleurs), j'en étais revenu pas très emballé, je l'avais écrit et un lecteur m'avait adressé ce courriel: Foglia, t'es jamais allé à Vancouver même si tu viens juste d'en revenir. T'as pas vu les couleurs de Mount Pleasant, t'as pas vu les saules de Quilchena, t'as pas vu Kitsilano, t'as pas pu parce que Kitsilano n'existe plus, les yuppies l'ont fossilisé, t'as pas vu Arbutus Ridge et ses villas en terrasses, t'es jamais allé à Vancouver, t'as même pas vu Marie, enfin je ne pense pas, as-tu vu Marie? Ah, tu vois.

Ce courriel s'adresse à Marie. Ou une autre. Ou un autre. Auriez-vous cinq minutes pour me montrer Vancouver, ou même seulement m'en parler de façon que personne ne puisse me dire à la fin des Jeux que je n'y suis jamais allé? Merci d'avance.

(1) Ce n'est pas pour faire mon bilingue que j'emploie le titre anglais, c'est parce que, en français, ça donne L'attrape-coeur, ce qui est complètement ridicule. D'ailleurs, les deux traductions connues du livre sont à chier. Quand les Français se mêlent de traduite le slang américain en argot français, ça marche pas, c'est pas la même musique. C'est ça qu'il faudrait s'appliquer à rendre: la musique.

(2) Il existe un mot américain (mais d'origine russe) pour désigner ce style typico américain qui imite la langue parlée, avec un narrateur qui s'adresse directement au lecteur: skaz. C'est pas si loin de jazz et, j'y pense: de slam.