C'est une petite anecdote qui m'a été contée par une source bien informée.

Sophie Cousineau
Sophie Cousineau LA PRESSE

Lorsque Hydro-Québec a négocié l'achat d'Énergie NB l'été dernier, son PDG, Thierry Vandal, n'a jamais eu à se rendre à Fredericton! Lors de ces pourparlers, ce sont les négociateurs du premier ministre Shawn Graham qui se déplaçaient au siège social d'Hydro-Québec, sur le boulevard René-Lévesque.

Mais pour réussir à boucler cette transaction historique, qui a soulevé une tempête politique au Nouveau-Brunswick, Thierry Vandal a fait le voyage jusqu'au village de Belledune, au nord du Nouveau-Brunswick. Il y a rencontré les travailleurs et leaders de cette communauté de la baie des Chaleurs, qui s'inquiète du sort de sa centrale thermique au charbon. Une crainte entièrement justifiée, puisque Hydro-Québec prévoit condamner cette centrale polluante dans un horizon encore indéterminé.

Cette histoire est révélatrice du changement qui s'est opéré depuis l'annonce de cette acquisition controversée, à la fin octobre. D'une cession d'actif pilotée par une province cherchant à réduire son endettement, la vente d'Énergie NB est devenue une excellente transaction à sauver pour le Québec.

Dans sa version remaniée qui sera dévoilée ce matin, à Québec et à Fredericton, cette transaction n'a plus la même envergure, même si elle est toujours dans les 10 chiffres. On parle d'une acquisition de 3,2 milliards de dollars au lieu de 4,75 milliards, selon nos informations.

Surtout, Hydro-Québec n'a plus du tout le même rôle. Au lieu d'être propriétaire de la quasi-totalité des éléments d'actif d'Énergie NB, la société d'État québécoise devient fournisseur d'électricité en gros au Nouveau-Brunswick. Mais un fournisseur tout de même privilégié.

Hydro-Québec empruntera les lignes de transport et de distribution de sa voisine, qui resteront la propriété d'Énergie NB. Elle met aussi la main sur les droits de transport d'électricité qui étaient détenus par la filiale de commercialisation d'Énergie NB. Ces droits qui permettent d'exporter 670 MW à la Nouvelle-Angleterre et une centaine de mégawatts à l'Île-du-Prince-Édouard s'additionnent aux droits de transport de 300 MW dont Hydro-Québec disposait déjà au Nouveau-Brunswick.

Ainsi, Hydro-Québec aura un bon accès au Maine et, par ricochet, au riche marché de l'électricité du nord-est des États-Unis. Hydro-Québec n'y écoulera pas nécessairement plus d'électricité. Mais la société pourra choisir le moment le plus opportun pour conclure des transactions de vente, lorsque les prix sont les plus élevés (de jour, de semaine). Cette flexibilité devrait se refléter sur la ligne des profits.

Encore faut-il que cette transaction se concrétise. Car les Néo-Brunswickois ont eu une réaction complètement épidermique à la suite de l'annonce de la vente de leur société d'État. Il fallait lire les commentaires à chaud sur certains blogues du Nouveau-Brunswick pour constater à quel point l'arrivée d'Hydro-Québec a suscité des craintes qui frisaient par moment la xénophobie. «Nous ferons-nous servir uniquement en français?» demandait un internaute, et ainsi de suite.

Avec cette nouvelle entente, Hydro-Québec sera presque invisible au Nouveau-Brunswick. Énergie NB sera seule responsable du service à la clientèle, de la perception des comptes et de la maintenance de ses lignes de distribution et de transport.

Surtout, ce n'est pas Hydro-Québec qui aura l'odieux de réclamer des hausses de tarif d'électricité à la régie de l'énergie du Nouveau-Brunswick, lorsque le gel du tarif résidentiel se terminera dans cinq ans. C'est Énergie NB qui se présentera seule au marbre.

Par contre, Hydro-Québec aura droit de vie ou de mort sur les trois centrales les plus polluantes d'Énergie NB. Ces centrales deviendront des boulets lorsque le Canada et les États-Unis réglementeront de façon plus stricte leurs émissions de gaz à effet de serre et fixeront les nouvelles règles du jeu - ce qui n'est pas demain la veille compte tenu des minces progrès accomplis lors de la récente conférence sur les changements climatiques de l'ONU tenue à Copenhague...

Trois centrales se trouvent ainsi dans le collimateur. Outre celle de Belledune, alimentée au charbon, se trouvent celles de Dalhousie et de Coleson Cove, qui carburent toutes deux au mazout. Or, Hydro-Québec entend uniquement conserver celle de Coleson Cove, comme centrale d'appoint pour combler les besoins en période de pointe l'hiver.

Est-ce que les visages familiers des réparateurs d'Énergie NB permettront de calmer le jeu au Nouveau-Brunswick? Est-ce que le gel des tarifs pendant cinq ans suffira à convaincre les consommateurs? Est-ce que la réduction de la dette du Nouveau-Brunswick, qui reste appréciable, séduira malgré tout les contribuables?

Je ne m'aventurerai pas sur ce terrain, à l'évidence glissant!

Mais en attendant que cette acquisition partielle se concrétise, le 31 mars selon ce qui a été prévu, il serait hasardeux d'évoquer une éventuelle transaction d'Hydro-Québec avec l'Île-du-Prince-Édouard! De la même façon, il ne faudrait pas insister trop fort sur les tarifs industriels d'électricité du Nouveau-Brunswick, qui resteront de 10% supérieurs à ceux du Québec, ce qui permettra à la Belle Province de conserver son avantage comparatif afin d'attirer des industriels.

Il y a un certain Danny Williams qui s'agite sur son île devant les visées prétendument hégémoniques du Québec. Avec cette vieille rancoeur que les Terre-Neuviens entretiennent depuis 40 ans à l'endroit du Québec, ce premier ministre fera tout en son pouvoir pour faire dérailler cette alliance.

sophie.cousineau@lapresse.ca

 

TRANSACTION ENTRE HYDRO-QUÉBEC ET ÉNERGIE NB

COÛT

3,2milliards

CLIENTS SUPPLÉMENTAIRES

600 000

INCLUS

7 centrales hydroélectriques et une centrale nucléaire

EXCLUS

Les réseaux de transport et de distribution