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Quelle journée!

Pierre Foglia

N'oublie pas d'aller porter les chocolats aux petites, qu'elles les trouvent en revenant de l'école. Le Pierrot pour Adèle, le Coco pour Loulou. N'oublie pas.

N'oublie pas de prendre le jambon à Longueuil en revenant, tu sais où? Au marché, achète du pain et des croissants à l'érable à Première Moisson. Du raisin, du fromage. N'oublie pas le fromage.

Arrête! N'oublie pas, n'oublie pas... Faut aussi que j'aille chez le barbier. Chez Pierre ramasser mes livres. J'ai rendez-vous à trois heures et demie avec une étudiante. Et ma chronique, hein? Je l'écris quand, ma chronique?

Avec tout ça à faire, je suis parti tôt par le grand chemin qui rallonge beaucoup. Les petits sont impraticables, transformés en ravines par les pluies des jours derniers. Ce qu'elle peut être plate la 133! Ce qu'ils peuvent être ordinaires ces villages aux jolis noms, Saint-Pierre-de-Véronne, Saint-Sébastien, Sainte-Anne-de-Sabrevois, et leurs enseignes sinistres: Centre de liquidation... qui sait d'ailleurs si ce n'est pas une résidence pour personnes âgées.

Saint-Sébastien cultive pour vous, annonce la pancarte du village. C'est ça oui. Cultive un peu de blé d'Inde et beaucoup de laideur.

Arrêt à Saint-Jean pour le petit déjeuner au Manneken Pis, deux gaufres nappées de sucre à la crème liquide. Déjeuné en lisant Le Point, un article sur un roman de Colette adapté au cinéma avec Michelle Pfeiffer en vedette. Il y a une photo. Paraît qu'elle a 50 ans. Belle? Divine! Quelques pages plus loin, Scarlett Johansson, d'autant plus belle, celle-là, qu'elle est rousse maintenant. Franchement? Ces femmes-là, comme aussi Nicole Kidman et Penélope Machin, je les trouve irréelles. Même si elles existent vraiment, je n'arrive pas à les imaginer en train d'éternuer, en train de crier: ferme la porte, on gèle, en train de faire pipi, même pas en train de manger des fraises dans du lait. Irréelles. Dessinées. Ourlées et même ourdies, dit Philippe Léotard dans une sublime chanson d'amour dont j'oublie le titre.

La plus belle fille» réelle» que j'ai vue ces derniers mois, dans un film aussi, Melissa Leo, rousse évidemment, la cinquantaine fatiguée. Le film, si vous voulez le louer, s'appelle Frozen River, ça se passe pas loin d'ici, dans l'État de New York, à la frontière, Massena ces coins-là. Un bon film.

Monsieur Foglia?

Il était au garde-à-vous devant ma table. Très grand, très droit. Mon âge, peut-être quelques années de moins. Il m'a dit: je vous lance un défi.

Ah oui?

Au basketball. On va voir si vous y jouez aussi bien que vous en parlez. One on one. Le perdant paie les gaufres.

Je vais le planter, ce con.

Comment, étant entré à Montréal par le pont Champlain pour aller me faire couper les cheveux chez Marcel sur Beaubien entre De Lorimier et Iberville, comment me suis-je retrouvé à sortir de Montréal presque aussitôt par le pont Jacques-Cartier? Je vais vous le dire comment: par l'autoroute Ville-Marie et votre débile rue Papineau qui dans sa voie de droite ne vous laisse pas le choix d'embarquer sur le pont. Il y a bien une aire de dégagement sur la gauche qui permet de reprendre De Lorimier vers le nord. Sauf que c'est interdit. Tant pis, je la prends pareil... ah non! Pas les flics!

Permis de conduire, enregistrement de la voiture...

Aurais-je commis une infraction, monsieur l'agent?

Il est revenu avec une contravention de 154$. Plus les 12$ que demande Marcel, cela me fait une coupe de cheveux à 166$.

J'ai deux barbiers dans la vie. Un Nègre qui va me poursuivre devant les droits de la personne si quelqu'un lui dit que je l'ai traité de barbier dans le journal, il s'habille en pyjama violet, m'appelle chou, et écoute du rock progressif islandais dans son salon près de McGill...

Et Marcel. Soixante-dix ans. Qui tient salon depuis 53 ans où je vous ai dit sur Beaubien (de biais avec Chez Roger). Le quartier avec ses nouvelles épiceries fines et même ses fromagers a changé, pas Marcel, ni ses clients. Même ceux qui ont déménagé à Laval reviennent, pour le souvenir, pour la bière, des fois Marcel paie la bière. Y'a longtemps - avant l'internet - les clients de la taverne en face venaient regarder des films de cul au sous-sol du salon.

Hé frisé, je te fais le tour des oreilles?

Mon ami Pierre n'était pas à son imprimerie. On se passe des livres. Il m'en rendait deux sacs hier. Quand j'ouvre les sacs, c'est comme Noël, voyons ce que nous avons là? Une sacrée bonne fournée, Sylvain Trudel, Milena Agus, Les années d'Ernaux, les Carnets d'André Major, les Mémoires de Philippe Sollers, me prit l'envie de les revisiter, drette-là, dans l'auto, tiens d'André Major, ce coup de sonde au centre même de la difficulté d'écrire: il s'agit toujours de ne pas travestir la vision qu'on a du réel, et cet emprunt à Perros: on n'écrit jamais que ce qu'on est capable d'écrire. Il me vient tout à coup que je ne vous ai jamais parlé des Papiers collés de Georges Perros, vous devriez me poursuivre, vous aussi, devant les droits de la personne.

À 3 h 30, la téléphoniste m'a averti que» mon» étudiante était arrivée. Je suis allé la chercher à la réception, hé hé, une bien jolie chose, frêle et rougissante et, comme toutes les autres, très appliquée, ses questions bien écrites à l'encre verte et en lettres moulées sur du papier quadrillé. Comme les autres aussi, elle avait lu cette entrevue que j'ai donnée à Nathalie Petrowski il y a au moins 20 ans et qui traîne sur le Net je me demande pourquoi, bref la jeune fille se trouva bien dépourvue quand, étirant ma réponse à sa première question, je répondis à toutes les autres en même temps. Euh...

On n'avait déjà plus rien à se dire. Je me levais déjà. J'ai lu qu'en 2043, se précipita-t-elle, en 2043 il n'y aura plus de journaux papier.

Je me suis rassis: votre question serait intéressante si au lieu de journaux vous aviez dit livres, et au-delà du livre si vous questionniez l'avenir de l'écriture, sujet qui me passionne, malheureusement je dois absolument vous laisser mademoiselle, pour aller acheter un jambon de Pâques à Longueuil. Si je devais rentrer à la maison sans jambon, mon avenir avec ma fiancée serait plus menacé que l'avenir de la presse écrite. C'est vous dire.

Une fiancée que je me suis d'ailleurs empressé de rassurer d'un mot doux, aussitôt l'étudiante disparue: le jambon s'en vient, mon amour.

Es-tu allé porter le chocolat aux petites?

Ah fuck.

Es-tu allé au marché?

Ah merde.

Eh bien mon vieux, croyez-le ou non, je suis allé porter le chocolat aux petites, je suis allé au marché, je suis allé au jambon et, en plus, EN PLUS, je viens de finir ma chronique.




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