Il est difficile de savoir comment cette saison pas comme les autres va se terminer pour le Canadien de Montréal. Peut-être même qu'en juin prochain, on sera engagé dans un changement de propriétaire. Ça se peut. Comme ça se peut aussi que George Gillett se trouve un partenaire ou du financement et continue d'être le manitou suprême de la Flanelle.

Réjean Tremblay LA PRESSE

Il se peut que le Canadien participe aux séries éliminatoires. C'est même probable. Il se peut également que les hommes de Bob Gainey causent une grande surprise et ratent le party de fin de saison.

 Mais qu'on fasse les séries ou pas, qu'on gagne une série ou deux, il va y avoir un changement profond dans l'organisation du Canadien. Je suis convaincu que les beaux jours de la «carte blanche» de Bob Gainey comme directeur général sont comptés.

Qu'on ne s'y méprenne pas. Pierre Boivin va toujours jouer son rôle de président à la perfection. Il va sourire quand il va falloir sourire et il va rassurer les gens quand il sera le bon moment de les rassurer.

Mais Pierre Boivin, s'il n'en parle pas publiquement, est profondément déçu par la tournure des événements. En fait, juste à voir ses réactions depuis quelques semaines, il est évident qu'il est plus que déçu. Il est inquiet. Même si le Canadien remplit le Centre Bell comme jamais, même si les cotes d'écoute à la télé sont pharamineuses, je suis convaincu que Pierre Boivin trouve qu'on néglige gravement la relation intime entre l'organisation et 80% de ses partisans les plus généreux.

Pensez-vous que le président ne voit pas que les coachs francophones sont rarissimes dans l'organisation? Pensez-vous que les choix de Trevor Timmins, le génie du dépistage, font le bonheur du président et du propriétaire? Pensez-vous que M. Boivin n'est pas capable de s'apercevoir que les transactions concoctées par Bob Gainey, à l'exception d'Alex Tanguay, ont été désastreuses trop souvent? Pensez-vous que le président est content de voir 11 joueurs devenir joueurs autonomes sans compensation le 1er juillet? Pensez-vous que le président ne réalise pas que ceux qui traînent le club depuis quelques matchs sont des gars comme Guillaume Latendresse, Maxim Lapierre et Alex Tanguay, qui ajoutent leurs efforts à ceux de Jaroslav Halak?

Pensez-vous que si le président a une vision d'ensemble de la situation qu'il va continuer à laisser le directeur général travailler sans rendre de comptes à personne, à part M. Gillett?

De toute façon, si Pierre Boivin ne joue pas un rôle très actif de président, s'il laisse l'organisation couler comme c'est arrivé cette saison, c'est lui qui va payer le prix. Et Pierre Boivin est un «surviveur». Il va réagir. Il va exiger des explications. Il va se permettre de mettre des balises, de donner une direction à cette entreprise qui se fie sur le lavage de cerveau pour continuer de remplir son édifice.

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Je voudrais rappeler aux lecteurs qui ne connaissent pas Bob Gainey autrement que par les brefs points de presse qui sont consentis depuis qu'il est coach, que leur favori est un homme très imposant.

Il est grand, il est dur comme du roc, il a une voix grave et il peut avoir une attitude très renfermée qui confine au mépris. Un Bob Gainey en colère est écrasant pour ceux qui veulent lui tenir tête.

De plus, Gainey est très convaincant. Comme il semble toujours calme et en parfait contrôle de ses émotions, il impressionne celui qui sent le besoin de se faire rassurer. J'imagine Gainey expliquer à George Gillett son plan quinquennal et je suis convaincu que M. Gillett a été subjugé.

Je connais Bob Gainey depuis 34 ans. Je l'ai connu quand il avait 23 ans et qu'il avait une grosse tête bouclée. Il était déjà sérieux et très responsable. Il était déjà têtu. C'était déjà un homme qui avait un sens moral élevé.

Mais c'est aussi un homme qui fait ce qui est bon pour Bob Gainey. Il avait quitté son poste de directeur général des Stars de Dallas et après s'être bien reposé, il a pris le téléphone et a appelé Dan O'Neil, alors président de Molson au Canada. Quand Molson était encore Molson. Ce dimanche-là, O'Neil s'en allait à sa résidence d'été et il a tellement été impressionné quand Gainey lui a annoncé qu'il désirait le poste de directeur général du Canadien, qu'il a stationné son auto en bordure de l'autoroute pour poursuivre la conversation.

Quelques jours plus tard, l'organisation forçait le directeur général André Savard à démissionner et à jouer une triste comédie. André Savard gardait son plein salaire de directeur général, mais venait dire en pleine conférence de presse qu'il était d'accord pour se tasser pour accueillir un aussi grand homme de hockey!

Pauvre André, qui remettait sa démission plus tard parce que Gainey ne l'écoutait jamais et ne montrait aucun intérêt pour ses idées et son travail. Je raconte cette anecdote qui m'a été confirmée par un très important vice-président d'une multinationale qui était présent dans la voiture de Dan O'Neil, pour une raison.

Si Pierre Boivin décide de mettre fin au règne «carte blanche» de Bob Gainey, je ne serais pas surpris de le voir quitter l'organisation. Ce serait dans la logique de l'homme. Il a négocié avec un des propriétaires son entrée dans l'organisation, il va négocier sa sortie de la même façon.