Les cimetières sont peuplés d'entrepreneurs et de dirigeants d'affaires qui ont eu les yeux plus grands que la panse, comme la célèbre grenouille de La Fontaine. Surprises par une flambée des taux d'intérêt ou par un resserrement du crédit, leurs sociétés finissent par crouler sous leurs dettes.

Sophie Cousineau
Sophie Cousineau LA PRESSE

C'est ce qui est arrivé au promoteur immobilier Robert Campeau après qu'il eut acquis les détaillants américains Allied Stores et Federated Department Stores.

 

Et c'est ce que cherche à éviter Leonard Asper, qui a hérité, avec la direction de CanWest Global Communications, d'une entreprise grevée par l'achat des journaux canadiens de Conrad Black.

George Gillett est donc loin d'être le seul à s'être fait surprendre par la crise du crédit. Ce qui est plus étonnant, c'est que ce n'est pas la première fois. En fait, quand on revient dans le temps, on est frappé par la similitude entre sa situation actuelle et les événements qui ont précédé sa faillite, en 1991.

George Gillett a fait fortune dans l'industrie de la transformation de la viande, avec la Packerland Packing Company, du Wisconsin, son État d'origine. Mais comme cela n'a rien de glamour, il a jeté son dévolu sur les industries du sport et du divertissement.

Ce fana de ski s'est offert le centre Vail, au Colorado. Il est devenu actionnaire des Dolphins, l'équipe de football de Miami, et des Globetrotters, la célèbre équipe de basketball de Harlem. Il a mis la main sur une dizaine de stations de télé, la plupart affiliées au réseau CBS, grâce aux obligations de pacotille que lui vendra un certain Michael Milken, le roi (maintenant déchu) des junk bonds...

«C'était un wheeler dealer de second ordre des folles années Reagan», écrit le journaliste américain Daniel Glick dans son livre sur l'histoire de la station Vail.

Mais l'homme d'affaires du Colorado a rapidement dégringolé dans le palmarès des plus grandes entreprises à capital fermé des États-Unis de la revue Forbes - il occupait le 111e rang en 1988.

George Gillett a payé le gros prix pour un groupe de six stations de télé appartenant à Storer Communications. Or, les intérêts sur l'emprunt de 1,3 milliard ont bondi de 7% à 22% après le krach boursier de 1987. La grève des scripteurs de CBS jumelée à la chute des revenus publicitaires des stations a acculé George Gillett au mur.

Il a essayé de se restructurer avec l'aide d'une «institution majeure», mais les partenaires financiers de son nouvel associé se sont défilés lorsque l'Irak a envahi le Koweït.

Lorsqu'il fait faillite, en 1991, George Gillett avait accumulé des dettes de près de 1 milliard de dollars (962 millions US). Comme ses propriétés étaient données en garantie, il a perdu toutes ses entreprises.

Zoom en avant sur 2008. On ne connaît rien de la situation financière de George Gillett, dont le holding à capital fermé n'est pas tenu de dévoiler ses résultats. Mais un article de la publication spécialisée Sports Business Journal - jamais démenti - rapporte que l'homme d'affaires essaie de refinancer un emprunt personnel de 75 millions US pour lequel il a donné en garanti sa participation dans le club de soccer Liverpool FC! Ainsi, George Gillett ne semble pas avoir retenu la leçon chèrement apprise en 1991.

Ce qui fait aussi sourciller, c'est le taux de 19% sur cet emprunt contracté en janvier 2008, soit avant que la crise financière n'éclate véritablement. Un tel taux de carte de crédit est révélateur de la précarité du holding Gillett.

Il n'est pas dit que George Gillett fera faillite, disons-le d'emblée. Et à tout événement, le Québec ne perdra rien dans l'aventure puisque l'homme d'affaires a remboursé son prêt de 140 millions à la Caisse de dépôt et placement du Québec.

Mais comme l'a admis Pierre Boivin, président du Canadien, le propriétaire du club doit se refinancer, ce qui pourrait impliquer la vente, en tout ou en partie, de certaines de ses entreprises. Or, ce ne sont pas ses concessionnaires autos qui feront l'affaire, ni même son équipe Nascar à une époque où les commanditaires fuient la course automobile.

Sa participation dans le club Liverpool, d'une valeur de 525 millions US, selon l'estimation de la revue Forbes, est la plus importante. Mais George Gillett serait soit fou de s'en départir, soit totalement désespéré. Même si lui et son partenaire, Tom Hicks, sont détestés en Angleterre, le Liverpool reste l'équipe la plus primée du pays, au sport le plus populaire de la planète. Et puis, ce n'est pas une mince affaire de vendre une moitié d'équipe.

Il en va autrement pour le Canadien que George Gillett contrôle à 80,1%. D'autant que l'équipe de hockey peut attirer des acheteurs canadiens qui ont les moyens de s'offrir cet ultime joujou. Ce qui ne veut pas dire que les René Angélil et Guy Laliberté de ce monde laisseront leur jugement d'affaires au vestiaire, comme le grand patron du Cirque du Soleil l'a démontré avec sa décision de ne pas sauver la F1 à Montréal, son ami Bernard Ecclestone se montrant «trop gourmand».

Malheureusement pour George Gillett, le moment est archimal choisi. Les joueurs du Canadien jouent comme des chaudrons, inutile d'en rajouter.

Et le huard, qui était à parité avec le dollar américain l'été dernier, s'est affaissé avec la chute du prix du baril de pétrole. Or, la masse salariale du club, en dollars US, représente plus de la moitié de ses coûts d'exploitation. Même si l'équipe s'est protégée avec des contrats de couverture, le taux de change défavorable finira par la rattraper.

George Gillett ne perdra peut-être pas d'argent sur son investissement d'origine. Mais disons qu'il a loupé toute une occasion au printemps dernier, lorsque les Montréalais «sentaient la coupe».

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