Je n'ai pas connu les Colocs. Je ne serais pas capable de reconnaître une seule toune des Colocs. Dédé Fortin, c'est juste un nom et une mort inconcevable, hein! Y'a pas fait ça! Leur musique? Je soupçonne des Cowboys Fringants des années 90 en un peu moins trads. Je sais pourquoi je suis passé complètement à côté des Colocs: parce qu'à la même époque, j'étais sous la coupe de Desjardins et de Tu m'aimes-tu que j'ai dû écouter trois milliards fois, et pour m'en reposer de temps en temps il y avait le Leloup de Barcelone, alors Dédé qui déjà?

Pierre Foglia LA PRESSE

Tout ça pour dire que je ne verrai pas Dédé à travers les brumes comme vous. Encore moins comme ses proches. J'ai entendu en entrevue les musiciens des Colocs, les amis de Dédé Fortin, sa blonde dire combien le film les avait déçus et même irrités. Je me suis d'abord dit: sont bien nonos. Comprennent pas que ce n'est pas un documentaire. Puis j'y ai repensé: ce n'est pas si simple.

Dédé à travers les brumes pourrait très bien être un chef-d'oeuvre, gagner à Cannes et à Berlin, enchanter les Danois, les Yougoslaves et les Papous, et être même temps, pour toujours, un film de merde pour la blonde de Dédé Fortin, ou le guitariste de Colocs que chaque image du film renvoie à une réalité qu'ils ne reconnaissent pas dans le film: c'est pas lui, c'est pas moi, c'est pas ça.

C'est dur d'entrer dans une fiction nourrie de ta réalité, c'est dur de s'élever au-dessus de soi-même et dire: ah je comprends, c'est de l'art. C'est dur de devenir la fiction de soi-même.

Cela m'est arrivé une fois. J'avais raconté une histoire dont s'est inspirée une écrivaine pour raconter autre chose tout en me gardant comme personnage central. Cette autre chose aurait pu - ce n'est pas le cas - mais aurait pu devenir un chef-d'oeuvre de la littérature. J'en aurais eu rien à cirer; pour moi cela serait resté ce que cela n'a jamais cessé d'être: la trahison d'une amie. En plus d'être une connerie: la vraie histoire, la mienne, était bien meilleure que la sienne.

Cela m'est arrivé une autre fois, dans l'autre camp. J'étais allé voir le film The Rose qui raconte la vie de Janis Joplin, très approximativement semble-t-il, ce qui ne m'avait pas fait un pli. Rien à foutre de la vraie histoire de Janis Joplin, j'étais tombé sous le charme de Bette Midler qui l'incarnait; j'avais souligné dans ma chronique qu'elle n'avait pas essayé de coller à la légende de Joplin, qu'elle avait magnifiquement osé la fiction. Quelqu'un lui avait fait parvenir ma critique, elle m'en avait remercié d'un petit mot gentil.

Bref, chaque fois que la fiction fictionne trop près de la réalité (Tom Wolfe, Norman Mailer, Truman Capote, et aussi au cinéma: La liste de Schindler), chaque fois que la fiction coïncide, décalque - disons le mot: copie - elle fait des victimes dans la réalité. Des cousins d'écrivains furieux à jamais. Des amis qui ne pardonneront jamais. Des sacrifiés pour la gloire de l'art, mais des fois aussi, juste sacrifiés pour la culture extensive du navet.

Quand c'est pour la gloire de l'art, il faut voir la chose comme les morts du rail, les morts des grands chantiers, vite oubliés. Et puis passent les trains mon vieux, pour l'éternité.

L'ACTEUR - J'ai entendu parler de Sean Penn bien avant de le voir dans un film. C'était dans un livre de Bukowski qui parlait de son jeune ami d'Hollywood «pas trop pute» qui venait parfois le visiter dans son taudis avec sa connasse de fiancée (à l'époque Madonna) qui s'emmerdait à mourir tandis qu'ils parlaient poésie.

Je viens de voir Sean Penn dans Harvey Milk le rôle qui lui a valu l'Oscar du meilleur acteur le mois dernier. Un très beau film sur l'espoir réalisé par Gus Van Sant qui n'est pas le plus nono des réalisateurs d'Hollywood - Elephant, To Die For, etc. Un très beau film servi par un grand acteur dans le rôle d'un activiste gai qui empêchera la Californie de basculer dans le camp des bigots avant d'être assassiné en même temps que le maire de San Francisco.

Sean Penn est évidemment très crédible en activiste, ce qu'il est dans la vraie vie, mais il est aussi incroyablement convaincant dans sa «gaititude», sans jamais charger ni céder au moindre cliché. Il pourrait, dans le même habit et la même posture, tout aussi bien être straight s'il n'embrassait pas de temps de temps son chum sur la bouche avec une réelle conviction.

C'est un film sur un activiste gai. Mais c'est aussi un film sur le métier d'acteur et son utilité.

LA BEAUTÉ DU CRISTAL FÊLÉ - Des quatre films en lice pour le meilleur film québécois de l'année aux Jutra en fin de semaine j'ai vu Maman est chez le coiffeur de Léa Pool que j'ai beaucoup aimé. Une histoire bien racontée. Des enfants qui jouent juste, ce qui est rare. Je n'ai pas vu le film de Falardeau - C'est pas moi je le jure - qui traite du même sujet, ni Ce qu'il faut pour vivre, largement favori me dit-on pour l'emporter, ni le quatrième: Borderline. Mais j'ai vu celui qui n'est pas en lice, et dont tout le monde dit que c'est un scandale qu'il n'y soit pas: Tout est parfait. En ôtant le DVD de mon ordi, j'ai dit à ma fiancée: c'est sûrement un des meilleurs films de l'histoire du cinéma québécois. C'était il y a moins de deux mois, croyez-le ou non je ne m'en souviens plus. Aucune image ne me vient, sauf celle-ci: un pont, des eaux bouillonnantes, un pacte de suicide, un survivant, mais encore? Qu'ai-je donc tant aimé?

Je me souviens par coeur de vieux films comme The Deer Hunter que je n'ai vu qu'une fois et c'est normal je crois. On nous habitue tout petit à retenir les histoires. Tandis que la beauté nous glisse dessus comme l'eau sur le dos d'un canard. On ne saura pas quoi faire de la beauté toute notre vie sauf la regarder et l'oublier aussitôt. Surtout la beauté du cristal fêlé ou celle des fonds de nuit.