Un coyote solitaire est sorti du bois, c'était mercredi matin, il allait pleuvoir. J'étais à la table de la cuisine à siroter mon café en parcourant la Haine de l'Occident (1), cet essai de Jean Ziegler sur le grand désordre du monde.

Pierre Foglia LA PRESSE

Un coyote solitaire est sorti du bois, il s'est avancé au milieu de mon champ, s'est assis sur son cul et, levant la tête au ciel, a poussé ce hurlement particulier aux coyotes, étranglé et si déchirant qu'il donne à penser qu'on est en train de leur couper les couilles avec un couteau ébréché.

Un coyote est sorti du bois, je pourrais très bien l'avoir inventé, d'autant plus qu'un coyote ne hurle pas le jour. Ma fiancée l'a noté aussitôt: tiens, c'est drôle, d'habitude ils ne hurlent pas le jour, on dirait qu'il veut nous dire quelque chose...

Je pourrais l'avoir inventé, mais non, je l'avais au bout des jumelles, roux sur le dos, blanc au garrot, il hurlait toujours au ciel. Il y avait largement de quoi hurler au ciel, ce matin-là. Le pape venait d'interdire le condom aux Africains, leur enjoignant de pratiquer l'abstinence ou la fidélité comme seul moyen de contraception.

Jean Ziegler, qui a été rapporteur spécial pour l'ONU en Afrique de 2001 à 2008, cite des chiffres de l'OMS: «En 2010, il y aura 18 millions d'orphelins du sida en Afrique méridionale.»

Huit jours plus tôt, à l'occasion du 8 mars, le journal du Vatican, L'Osservatore Romano, avait décrété que c'était l'invention de la machine à laver qui avait fait le plus avancer la cause des femmes depuis des siècles. Pas le droit de vote, pas l'égalité salariale. La machine à laver. Dans le même temps, l'ensoutané en chef du Brésil a excommunié les médecins qui ont pratiqué un avortement sur une fillette de 9 ans violée par son père depuis l'âge de 6 ans et enceinte de jumeaux.

Question: vous excommuniez les médecins mais pas le père responsable du viol? Réponse de l'ensoutané de merde: oui, parce que l'avortement est plus grave que le viol.

Le coyote avait cessé de hurler. Il ricanait, maintenant. Pourtant il ne pouvait pas savoir tout ça. Ou peut-être que si, peut-être que les bêtes peuvent savoir quand le taux de connerie humaine dépasse la mesure comme ce matin-là, comme nous, les humains, savons pour le taux de pollution. Alors ils sortent du bois et se mettent à hurler et à ricaner. Êtes-vous déjà tombé nez à nez avec un coyote? Moi, trois fois. Une expérience profondément troublante. Aucun autre animal - même pas le chat - ne montre autant de mépris à l'humain. Une façon de s'éloigner sans se hâter, de se retourner un peu plus loin, de vous toiser de la tête aux pieds en vous disant clairement avec les yeux: va donc chier.

Comment ça s'appelle déjà, ce que je suis en train de faire? Ah oui: de l'anthropomorphisme. Ça, c'est quand tu prêtes des sentiments humains aux bêtes. Comment dit-on pour le contraire? Quand tu prêtes aux humains des envies de bête? Si c'était le pape, par exemple qui, place Saint-Pierre, poussait un hurlement si étranglé et si déchirant qu'on pourrait penser qu'un orphelin du sida est en train de lui arracher les couilles avec les dents?

Restons calmes. C'est vrai, mercredi matin, le jour où le pape a dit des énormités, un coyote solitaire est sorti du bois, s'est assis sur son cul au milieu de mon champ, a renversé la tête en arrière et s'est mis à hurler au ciel et, tout de suite après, à ricaner. Mais si ça se trouve, ça n'a rien à voir avec le pape. Restons calmes. Peut-être que son hurlement annonçait tout simplement le printemps.

Il y avait d'ailleurs amplement de quoi l'annoncer. Non seulement les quiscales, les carouges, les vachers et les rouges-gorges sont arrivés depuis longtemps, mais aussi le couple de merlebleus qui fait son nid dans la cabane qu'on a posée sur un des piquets de la clôture. D'où il était, le coyote les voyait très bien. Il s'est dit bon, les merlebleus sont arrivés, ça doit être le printemps. Il s'est trompé de trois jours, c'est pas grave.

C'était pas mercredi, c'est aujourd'hui, le printemps.

HOMMAGE - L'autre dimanche, à l'hôtel de ville de mon village, on a rendu un dernier hommage à l'écrivain André Langevin, décédé deux semaines plus tôt. Il vivait en reclus au pied du Pinnacle depuis des années. J'avais lu il y a longtemps Poussière sur la ville. Je n'y suis pas allé pour ça, mais pour voir qui serait là. Personne! Enfin si, la salle était pleine, la famille, tout ça, et Charles Tisseyre - Langevin publiait chez son père - et aussi Pierre Filion, des éditions Leméac, qui est de Frelighsburg. Par «personne», je voulais dire personne de l'autre famille, celle des écrivains, des poètes, dont quelques-uns n'avaient pourtant pas loin à courir. Personne sauf une vieille amie, la comédienne Françoise Faucher.

Si on me l'a bien décrit, Langevin aurait détesté faire à ceux qui ne sont pas venus le plaisir de ne pas venir et se serait sans doute agacé, comme nous tous, de la pieuse pommade dont l'a enduit, en ouverture, le maître des cérémonies.

COURRIER - Je rapportais l'autre samedi quelques-unes des perles que des profs d'histoire du secondaire glanent dans les copies de leurs élèves avec l'idée d'en faire un recueil. Cela a irrité quelques lecteurs sur le ton: ouais, nos pauvres élèves peuvent bien être nuls avec des profs qui se foutent de leur gueule plutôt que de les corriger.

Holà, les amis! Je vous donne qu'un recueil de perles n'est pas en soi un exercice très pédagogique - ni d'ailleurs très drôle -, mais vous ne me ferez pas brailler avec les pauvres élèves qui sont la risée de leurs profs. Dans la réalité, vos pauvres élèves revendiquent leur nullité sans aucun complexe et souvent avec agressivité.

Sans ajouter que, de temps en temps, une de ces perles frise le génie. Celle-ci, par exemple, que m'envoie un prof de philo d'Édouard-Montpetit: au lieu du dicton bien connu (et bien plat) «deux têtes valent mieux qu'une», cette élève, qui parle peut-être d'expérience a décidé, elle, que deux têtes avalent mieux qu'une.

(1) Jean Ziegler, La Haine de l'Occident, Albin Michel. Professeur de sociologie à l'Université de Genève, Ziegler est membre du comité consultatif du Conseil des droits de l'homme de l'ONU.