J'ai veillé jusqu'à une heure moins quart. Jusqu'au bout. Pour essayer de tout voir et de saisir ce qui se passait.

Réjean Tremblay LA PRESSE

J'ai bien vu que Guy Carbonneau était complètement abasourdi. Plus qu'abattu, il était abasourdi. C'était un homme trahi. Il avait tenu un exercice spécial le dimanche; il avait laissé ses joueurs tenir un meeting derrière des portes closes après la défaite humiliante contre les Flames de Calgary; il leur a organisé un après-midi de bowling à Edmonton; ils n'ont rien fait pour montrer qu'ils étaient prêts à se sortir de leurs mauvaises habitudes.

Par ailleurs, Carbonneau a envoyé des messages troubles à ses hommes. Maxim Lapierre a été le coeur et le sang de l'attaque du Canadien depuis les Fêtes. Il ne méritait pas de se retrouver sur le quatrième trio. Mais Carbo est tombé dans le piège des entraîneurs en difficulté. Au lieu de voir la situation dans son ensemble, il compose des trios. Tous les coachs congédiés par le Canadien que j'ai côtoyés passaient leurs dernières semaines à composer des trios.

Quelqu'un doit dire à Carbo que les trios ne changeront rien. Il n'y a pas de combinaison magique. Il faut tout reprendre. Je veux dire qu'il faut reprendre à la base. Comment jouer dans sa zone, comment couvrir le devant du filet, comment ne pas se faire battre dans le coin de la patinoire, comment récupérer les retours de lancers, comment assurer le jeu de transition en sortie de territoire, comment amener les attaquants à se replier avec plus d'ardeur pour venir aider des défenseurs dépassés par les évènements.

Du gros travail quand on n'a pas d'entraîneur pour les défenseurs, parce que le grand patron, Bob Gainey, protège le job de son ami Doug Jarvis, entraîneur associé et non pas adjoint de Guy Carbonneau. Autrement dit, se rapportant à Gainey lui-même.

Dans les circonstances, même s'il connaît une saison au-delà des espérances, je nommerais Patrice Brisebois entraîneur des défenseurs aujourd'hui même. Avec une mission très claire. Reprendre le jeu collectif et individuel des défenseurs dans le territoire du Canadien.

Mais Carbonneau n'osera pas prendre cette décision et je le comprends parfaitement.

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Il fallait s'y attendre, on veut maintenant la tête de Guy Carbonneau. Ce serait une honte. On a eu la tête de Michel Therrien, finaliste de la Coupe Stanley la saison dernière, d'Alain Vigneault, coach honoré la saison passée et de Claude Julien, le coach de l'année cette saison. Les mêmes «trous de cul» qui ont eu la peau de ces coachs auront-ils la peau de Carbo? Alors même que Bob Gainey a déclaré il y a quelques semaines que son meilleur coup depuis ses débuts comme directeur général avec le Canadien avait été d'installer Carbonneau derrière le banc.

En fait, c'est le président du Canadien, M. Pierre Boivin, qui devrait répondre aux questions. Ou les poser à son directeur général. Même si tout le monde sait que Gainey se rapporte directement à George Gillett et que Pierre Boivin n'a aucune autorité sur lui, il est quand même le président en titre de cette organisation.

- Bob Gainey avait parlé d'un plan quinquennal pour gagner une Coupe Stanley. On complète cette cinquième saison. On s'en va où au juste? Vers un autre plan quinquennal à la soviétique? On a ignoré les joueurs québécois ou on les a traités comme des quantités négligeables pour des gars d'école secondaire qui tardent à se pointer.

- Les succès du Canadien au cours des deux dernières années reposaient sur Christobal Huet et sur une attaque massive dévastatrice. Si j'étais président du Canadien, je demanderais comment il se fait que Huet n'est pas dans l'entourage du kid Carey Price durant cette saison difficile? Et qu'a donc obtenu le Canadien pour Huet? Quant à l'attaque massive, elle repose toujours sur un quart-arrière à la pointe. Les Nordiques pouvaient compter sur les Stastny, sur Michel Goulet et sur Wilf Paiement ou Dale Hunter. Pourtant, quand le petit Jean-François Sauvé n'a pas pris le contrôle de la pointe, l'avantage numérique de l'équipe n'a pas donné son potentiel. Bob Gainey a laissé partir DEUX quarts-arrières sans obtenir 30 sous pour les deux! Qui donc est le joueur de pointe de la Flanelle cette année? Et sans attaque massive dangereuse, c'est la perte d'un but par match et surtout, c'est la permission à l'adversaire de retenir ou d'accrocher un peu plus puisqu'il n'a pas peur des conséquences.

- Au chapitre des transactions, c'est encore pire. À tous les soirs ou presque, on assiste à de beaux jeux de Mike Ribeiro. Y avez-vous pensé, les fans, y avez-vous pensé ce que pourrait donner cette damnée tête dure de Portugais à l'attaque du Canadien? Si Saku Koivu le laissait jouer évidemment. Et pourquoi avoir imposé Georges Laraque à un coach qui n'en voulait pas dans son système de jeu?

- Si j'étais le vrai président du Canadien, je poserais d'autres questions. Comment a-t-on pu s'arranger pour se retrouver avec 11 joueurs en fin de contrat? Depuis Noël, et c'est la réalité du hockey d'aujourd'hui, vos favoris sont redevenus des PME occupées à se mériter un contrat... ailleurs. Ces gars-là doivent terminer la saison avec les meilleures statistiques possibles... sans se blesser. Ce qui arrive à l'équipe est bien important... mais beaucoup moins que ce qui arrive à la PME à la recherche d'un nouveau contrat. Si M. Boivin pouvait se le permettre, j'aurais une «sacramouille» de discussion sur le sujet. Et j'exigerais des explications blindées. Mais quand on est incapable de convaincre un directeur général de répondre aux questions de quelques journalistes pour que le bon peuple ait une idée de ce qui se passe, pourquoi aurait-on l'autorité de poser ses propres questions?

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Je ne m'accorde aucun mérite d'avoir prévu cette saison difficile pour le Canadien. Surtout qu'en décembre, j'ai reconnu que je m'étais sans doute trompé. Malheureusement, les raisons que j'avais en tête étaient les bonnes. Premièrement, les statistiques étaient formelles. Une équipe ne peut pratiquement pas battre les moyennes de matchs perdus à cause des blessures deux ans de suite. Donc, il fallait prévoir des difficultés causées par les blessures. C'est d'ailleurs le cas. On oublie que le plus haut salarié du Canadien, Alex Tanguay, ne joue pas. Ainsi que le meilleur buteur de l'équipe, Robert Lang et un des bons ailiers quand on lui donne la chance de jouer, Guillaume Latendresse.

Tout indiquait en fin de saison dernière que Saku Koivu et Alex Kovalev, pour une raison ou une autre, se partageaient mal le vestiaire. C'est encore pire cette année.

J'avais des réserves très sérieuses à propos de Carey Price. Le jeunot est doué, mais porter sur ses épaules le sort d'une équipe pendant toute une saison, c'est une charge énorme. Patrick Roy n'y est pas arrivé à ses trois premières saisons. Martin Brodeur et Dominik Hasek ont eu besoin de quelques saisons d'apprentissage eux aussi. Et Price, à la fin de la saison dernière, était lessivé. Pensez-vous qu'une couple de brosses à Cancun avec les boys pendant l'été étaient suffisantes pour lui bâtir une attitude de vétéran?

Et puis, on fait souvent du nombrilisme avec la Flanelle. On regarde si le Canadien s'est amélioré, sans tenir compte de ce qui s'est passé ailleurs dans la ligue. Qu'on ne s'y trompe pas, des Panthers de la Floride qui progressent, il y en a plusieurs. Pourquoi Jacques Martin ou Glen Sather seraient moins intelligents, moins futés, moins rusés et moins travailleurs que Bob Gainey?

Autrement dit, ce qui arrive présentement ne me surprend pas du tout. C'est le 26 février dernier, quand Gainey a perdu Cristobal Huet et Marian Hossa en quatre heures que les problèmes ont commencé. Mark Streit, lui, avait déjà été perdu en novembre.

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Cela dit, rien n'est perdu. Il faut que Carbo trouve un moyen de convaincre ses hommes d'oublier leur PME personnelle. Il faut qu'il revienne à la base, la vraie base plate du jeu défensif, en attendant le retour de Tanguay et de Latendresse. Il faut qu'il prenne ses distances s'il ne veut pas couler avec ses joueurs, qui veulent déjà sa tête pour refiler leurs responsabilités et leurs échecs sur la faute de quelqu'un d'autre.

Faut qu'il accorde une grosse semaine de congé à Carey Price.

Avec ça, il y a de très bonnes chances pour que je me sois trompé et que le Canadien résiste et participe aux séries.

Après, on ne sait jamais.