Avec leur assurance qui frise l'arrogance, les Américains ont un don inné pour taper sur les nerfs du reste de la planète. Mais ce défaut a sa qualité. Quand les choses vont mal, et même très mal, les Américains ont une capacité remarquable à se retrousser les manches.

Sophie Cousineau

Avec leur assurance qui frise l'arrogance, les Américains ont un don inné pour taper sur les nerfs du reste de la planète. Mais ce défaut a sa qualité. Quand les choses vont mal, et même très mal, les Américains ont une capacité remarquable à se retrousser les manches.

C'est ce qu'on a vu ce week-end. À 36 jours de l'élection présidentielle, Washington a réussi in extremis à mettre de côté son esprit partisan pour accoucher d'un plan de sauvetage qui reçoit l'appui -peu enthousiaste- des leaders démocrates et républicains. Dans le contexte, cela tient de l'exploit.

Bien sûr, ce plan n'obtiendra jamais l'assentiment des Jeb Hensarling, Paul Ryan et autres républicains de la Chambre des représentants qui sont allergiques à l'idée que l'Oncle Sam puisse emprunter 700 milliards de dollars pour racheter les fautes de Wall Street. À leurs yeux, ce sauvetage s'apparente à du socialisme exubérant.

Mais ce plan, décrit comme un mal nécessaire par ses architectes, comporte des provisions qui le rendront plus acceptable aux yeux des Américains. Et c'est peut-être là la clef de son adoption par des politiciens en attente de réélection!

Ainsi, la protection des intérêts des contribuables paraît mieux assise qu'elle ne l'était lorsque la Maison-Blanche a dévoilé le premier jet de son plan.

On savait déjà que le gouvernement deviendrait actionnaire des entreprises qui tendent la main vers Washington pour recevoir une aide financière. Ainsi, les contribuables pourront goûter aux profits lorsque les beaux jours seront revenus sur Wall Street.

Mais le projet de loi, intitulé «Loi de 2008 pour stabiliser l'économie d'urgence», va beaucoup plus loin. Il offre l'assurance que les contribuables sortiront indemnes de cette aventure.

Dans cinq ans, le gouvernement devra calculer s'il a perdu de l'argent en rachetant les actifs détériorés ou s'il s'expose à en perdre. Advenant des pertes, le président devra soumettre au Congrès un plan qui explique comment le gouvernement récupérera ces sommes auprès de Wall Street.

Déjà, les démocrates ont fait circuler ce week-end la (vieille) idée de taxer les transactions financières. Non seulement cette mesure pourrait-elle renflouer le trésor, mais elle serait en plus susceptible de limiter la spéculation boursière. Le hic, c'est qu'une mesure comme celle-là pourrait amener les courtiers à échanger des titres sur des marchés à l'extérieur des États-Unis. L'enfer est pavé de bonnes intentions!

Mais bon, on n'en viendra peut-être pas là puisque le gouvernement limitera ses pertes en s'arrogeant le droit de devenir premier créancier des firmes sauvegardées. En cas de faillite, le gouvernement passera donc devant tout le monde.

Autre amélioration, ce plan de sauvetage aiderait timidement les propriétaires qui sont sur le point de perdre leur maison. Contrairement à ce que certains élus réclamaient, toutefois, les juges n'auront pas le pouvoir extraordinaire d'adoucir les conditions des hypothèques. À l'évidence, les lobbies des banquiers ont bien travaillé...

Mais dans la mesure où le gouvernement rachète des hypothèques, il pourra, lui, se montrer plus conciliant avec les emprunteurs, en baissant les taux ou en prolongeant la durée des prêts, par exemple.

Protéger les contribuables et les propriétaires de maisons en difficulté, ce n'est peut-être pas aussi accrocheur que de taper sur Wall Street. Mais pour les États-Unis, c'est plus important que de bannir les "parachutes dorés", ces primes faramineuses que les PDG reçoivent lorsqu'ils perdent leur emploi.

Si Wall Street cherche une façon de mieux payer ses grands patrons, elle trouvera bien le moyen. C'est ce que la haute finance a fait lorsque Bill Clinton a limité à 1 million la somme qui pouvait être déduite comme salaire aux fins de l'impôt. Avec pour résultat que Wall Street est devenue complètement accroc aux options d'achat d'actions...

Au final, c'est un plan de sauvetage qui, sur papier du moins, représente la moins imparfaite des solutions à la crise financière que vivent les États-Unis. Il reste à voir comment les principes généraux seront mis en oeuvre.

Comment, concrètement, limitera-t-on les incitatifs financiers à court terme qui encouragent les PDG à se conduire de façon téméraire? Le diable est dans le détail.

Surtout, ce plan de sauvetage est loin de tout régler. Il ne s'attaque pas à la réglementation défaillante qui a permis à des firmes d'étirer trop loin l'élastique du crédit, jusqu'à ce qu'il leur explose en plein visage. Et il laisse intacts les problèmes de l'Europe, où les sociétés financières sont encore plus vulnérables. À preuve, la banque Fortis, du Benelux, et le prêteur hypothécaire Bradford&Bingley, de Grande-Bretagne, qui étaient en voie d'être nationalisés, hier.

En ce sens, le sauvetage ressemble plus au pontage d'urgence qui offre un sursis à un fumeur invétéré de 350 livres. Ce n'est pas parce qu'on a rescapé le patient que l'on a sauvé l'homme.