Pierre Karl Péladeau largue Quebecor World, le grand imprimeur qui faisait la fierté de l'empire familial il y a tout juste quelques années.

Mis à jour le 22 janv. 2008
Sophie Cousineau

Pierre Karl Péladeau largue Quebecor World, le grand imprimeur qui faisait la fierté de l'empire familial il y a tout juste quelques années.

La rupture paraît tout ce qu'il y a de plus définitif. Pour s'en convaincre, il suffit de lire ce passage assassin du communiqué de presse publié lundi par Quebecor inc.

Pour «éliminer toute confusion dans l'esprit des gens», Quebecor a informé sa division imprimerie qu'elle n'avait plus le droit de se servir de son nom!

En attendant d'en trouver un autre, Quebecor World devra sans doute peindre sa marquise en jaune et y inscrire Les Imprimeries Sans Nom...

Si Quebecor renie sa division imprimerie, c'est qu'elle ne veut pas endommager sa marque et sa réputation au moment où Quebecor Média, lire sa filiale de télécommunications Vidéotron, a le vent en poupe.

Il fallait entendre avec quel détachement le porte-parole de Quebecor, Luc Lavoie, parlait lundi des imprimeries, allant même jusqu'à minimiser leur importance dans le holding contrôlé par la famille Péladeau.

Ce n'est que dans les années 80 et 90 que les imprimeries ont pris de l'ampleur, a-t-il expliqué, alors que les médias sont la quintessence de Quebecor. Tout un spin, comme on dit dans le jargon.

Pierre Péladeau doit se retourner dans sa tombe, lui qui a acheté ses premières presses en 1954 et qui a fait des imprimeries un élément central de sa stratégie d'intégration.

Au fond, Quebecor ne croit plus à l'imprimerie. Et cela, même si Quebecor World faisait une proposition à ses créanciers et se débarrassait du gros de ses dettes, qui s'élevaient à 3,3 milliards de dollars au 30 septembre dernier -dont 1,1 milliard dû à court terme.

Un propriétaire de journaux n'a plus besoin d'immobiliser ses capitaux et de posséder ses propres presses quand il peut donner ce travail d'imprimerie à contrat. Bref, les deux divisions n'ont plus aucune raison de se trouver sous un même toit.

Est-ce que les imprimeries sont intéressantes en soi? Le monde utilisera toujours l'imprimé.

La surcapacité de production, la chute des prix, l'arrivée de concurrents asiatiques qui impriment des livres de poche à des prix imbattables font toutefois de l'imprimerie une industrie coupe-gorge.

La situation ne s'améliorera d'ailleurs pas de sitôt avec le ralentissement brutal de l'économie des États-Unis, le premier marché de Quebecor World.

Si Quebecor croyait vraiment en l'avenir des imprimeries, elle n'aurait pas monté un financement de secours de 400 M$ qui faisait passer ses intérêts et ceux de son partenaire Tricap, un fonds du conglomérat Brookfield Asset Management, avant ceux de ses banquiers.

Le message que cela envoie, c'est que Quebecor elle-même ne veut plus risquer un cent dans World.

Quebecor pensait peut-être que, dans ce bras de fer, les banquiers finiraient par céder. Qu'ils se montreraient coulants comme ils l'ont été avec Quebecor World dans le passé, à l'époque tout récente où ils ignoraient les voyants d'alarme qui clignotaient.

Qu'ils ne forceraient pas la division imprimeries à faire appel à la protection des tribunaux, avec toutes les sommes qu'ils ont en jeu. Mais cela, c'était avant la crise du crédit qui a sonné la fin de la récré.

Tout est du domaine du possible maintenant que Quebecor World s'est mise à l'abri de ses créanciers.

Cette entreprise qui compte 115 imprimeries de 27 600 employés pourrait survivre comme Air Canada l'a fait au terme d'une restructuration longue et fort pénible pour ses employés.

Pour poursuivre ses activités quotidiennes, elle peut déjà compter sur un financement extraordinaire de 1 milliard de dollars allongé par Credit Suisse et Morgan Stanley.

Tout comme Quebecor World pourrait être rachetée, en tout ou en gros morceaux. Reste le scénario du pire, la liquidation à la pièce.

Des fonds d'investissement circulent déjà autour de Quebecor World -d'où leur surnom de fonds vautour. Mais des imprimeurs établis pourraient offrir plus pour l'entreprise.

Le nom du géant américain RR Donnelley circule tout comme ceux des imprimeurs Transcontinental ou Consolidated Graphics.

Toutefois, seuls quelques morceaux pourraient intéresser Transcontinental, a laissé savoir son président et chef de la direction, Luc Desjardins. En premier lieu les activités de marketing direct, qui sont en croissance.

Il s'agit de ces enveloppes adressées à votre nom que vous recevez par la poste d'institutions financières comme Citigroup et MBNA, par exemple.

Transcontinental ne dédaignerait pas non plus acquérir certaines imprimeries au Canada, précise Benoît Huard, vice-président et chef de la direction financière.

Tout est possible, disais-je. En fait, il n'y a qu'une seule certitude à ce point-ci. Les actionnaires ordinaires seront chanceux s'ils récupèrent quelques cents pour leurs actions...

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Un lecteur attentif a relevé que ma mémoire a fait défaut dans la chronique «Un petit tour et puis s'en va» publiée la semaine dernière.

La Banque CIBC a bien investi dans Global Crossing mais a liquidé son placement à profit avant que l'entreprise de télécommunications ne se mette à l'abri de ses créanciers.