Donald Trump aurait-il pu être élu au Canada ?

Publié le 20 février

La réponse est aussi simple que catégorique : non. Lorsqu’il était au pouvoir à Washington, les sondages effectués ici montraient à quel point il avait su faire l’unanimité… contre lui.

Même que beaucoup, ici, ont observé l’ascension de Donald Trump avec un brin de triomphalisme.

Du genre : pauvres Américains, ça ne pourrait certainement pas nous arriver.

Or, depuis un certain temps, ceux qui manifestaient une telle assurance semblent se garder une petite gêne.

Il y a au moins trois causes derrière cette poussée subite d’humilité.

  • Le déferlement de haine, d’intolérance et de fausses nouvelles sur les réseaux sociaux.
  • Le choc provoqué par la pandémie. La crise sanitaire a ébranlé, à tout le moins momentanément, les colonnes du temple démocratique. Nous y reviendrons plus loin.
  • Et, surtout, la réaction brutale des camionneurs et d’autres manifestants en colère.

Il y a donc ici aussi des forces antidémocratiques qui souhaitent faire tomber nos gouvernements.

Et certains sont prêts à utiliser la force pour parvenir à leurs fins. L’arsenal saisi par la GRC en Alberta n’était pas destiné à une séance de jardinage.

On en prend acte.

C’est troublant.

Toutefois, est-ce que ça veut dire qu’un politicien qui s’inspirerait de Donald Trump pourrait désormais triompher au Canada ?

Tentons d’abord de clarifier ce dont on parle.

Donald Trump est un politicien populiste et autoritaire, qui dénigre les institutions démocratiques et les élites (même s’il en fait partie !). Il traite ses rivaux comme des ennemis. Et il est prêt à tout pour gagner. Quitte à mentir, à nier la réalité, à diaboliser les journalistes et à soutenir une insurrection.

C’est aussi un politicien extrêmement populaire, c’est une partie incontournable de l’équation.

Maxime Bernier se veut l’un des fils spirituels de Donald Trump au Canada, mais il ne fait pas courir les foules. Ceux qui pensent sérieusement que le Parti populaire peut s’emparer du pouvoir aux prochaines élections sont aussi, probablement, ceux qui pensent que la Terre est plate.

Mais est-ce que quelqu’un d’autre pourrait recycler les recettes de l’ex-président républicain et être élu au Canada ?

PHOTO DOMINICK GRAVEL, ARCHIVES LA PRESSE

Maxime Bernier, chef du Parti populaire du Canada, lors d’une manifestation d’opposition aux mesures sanitaires à Montréal

Nous avons posé la question au sondeur Michael Adams, qui étudie les différences entre le Canada et les États-Unis depuis une trentaine d’années.

Président d’Environics, il est aussi l’auteur de l’essai Could It Happen Here, publié en 2017. Un livre dans lequel il tentait de prédire si l’élection d’un politicien trumpiste pouvait « se produire ici ».

Malgré la crise sanitaire et la grogne ambiante, sa réponse demeure la même. Ce serait, selon lui, hautement improbable.

C’est qu’on observe depuis longtemps de vastes différences, sur le plan des valeurs, entre les deux pays.

Michael Adams explique que la société américaine est le théâtre de guerres culturelles, liées par-dessus tout à « l’héritage de l’esclavage et du racisme » et à la « réaction de rejet à l’égard de l’interventionnisme du gouvernement », qui date du milieu du siècle dernier (à commencer par les mesures de Franklin D. Roosevelt visant à redistribuer la richesse).

« Alors que notre histoire est celle du compromis », lance-t-il au sujet du Canada. « C’est notre ADN. »

Parmi les indicateurs clés : la vision de la famille au sein de nos sociétés. Des recherches ont démontré que des électeurs seront plus susceptibles de voter pour un leader autoritaire comme Trump s’ils prônent un modèle patriarcal autoritaire, c’est-à-dire qu’ils estiment que le père doit être « le maître dans la maison ».

« C’est ce que pensent 50 % des Américains. […] Au Canada, nous sommes à 25 %, c’est moitié moins », souligne l’expert.

Et l’effet de la pandémie sur les valeurs canadiennes ? Michael Adams pense qu’il est trop tôt pour le mesurer. Et il prédit que ça ne va pas modifier « notre ADN ».

Trop tôt ? Ça n’a pas empêché le sondeur Nik Nanos de prendre le pouls de la population canadienne récemment.

Il a découvert qu’entre 2021 et 2022, la satisfaction à l’égard de 10 des 11 institutions canadiennes avait légèrement baissé (du premier ministre aux universités en passant par la Cour suprême et les forces armées).

La satisfaction à l’égard du Canada en tant que pays aussi. Elle est passée, pendant cette période, de 7,2 à 6,8 sur une échelle de 10.

« Les gens sont de mauvaise humeur », a écrit le sondeur dans le Globe and Mail la semaine dernière.

La grogne ambiante, doublée d’une radicalisation de la contestation, n’est pas banale. D’autant que l’on constate que de nombreux élus issus de l’une des grandes formations politiques du pays, le Parti conservateur, flirtent ouvertement avec ce mouvement.

Y compris celui que les sondages donnent gagnant : Pierre Poilievre.

Toute la question est donc de savoir combien de temps la « mauvaise humeur » va durer au pays.

Et si elle risque de s’accentuer.

Pour pouvoir répondre à ces questions, il faudrait savoir ce que la pandémie nous réserve.

Comme ce n’est pas possible, le plus sage dans les circonstances est de faire un bilan nuancé lorsqu’on tente de savoir si un politicien s’inspirant de Donald Trump pourrait prendre le pouvoir.

Il y a des raisons d’espérer, c’est vrai.

Mais nous aurions aussi tout avantage à nous méfier. Et à ne pas tomber dans le piège du péché d’orgueil en pensant que nous sommes immunisés à tout jamais.

Après tout, la plupart des Américains étaient convaincus que Donald Trump ne deviendrait jamais président…