Ses drames familiaux, dans lesquels sont souvent impliqués de jeunes enfants, lui ont valu une solide réputation. Hirokazu Kore-eda a d'ailleurs obtenu la Palme d'or du Festival de Cannes cette année grâce à son film Une affaire de famille. Entretien avec un cinéaste qui tourne actuellement à Paris un film français avec Juliette Binoche et Catherine Deneuve.

Marc-André Lussier LA PRESSE

Une affaire de famille relate l'histoire d'une famille à la fois délinquante et attachante, qui n'hésite pas à tirer profit des failles d'un système inéquitable. Comment vous est venue l'idée de ce film ?

Depuis quelques années, on a noté au Japon plusieurs événements à propos de gens qui touchaient toujours les pensions de retraite de leurs parents disparus. Comme je venais alors de terminer Tel père, tel fils, je me suis dit qu'il serait intéressant de prendre une famille dans laquelle les membres entretiennent de vrais liens familiaux, sans toutefois être obligatoirement liés par le sang. En leur faisant faire de petites activités criminelles, je pouvais lier les deux sujets.

Comment expliquez-vous l'écho qu'ont vos films sur le plan international, et particulièrement celui-ci ?

Je ne saurais trop vous dire, mais partout où je vais, il semble que les gens peuvent s'identifier aux histoires que je raconte. Celui-ci fait vibrer une corde particulièrement sensible chez les spectateurs, on dirait. Les liens familiaux ont quelque chose de rassembleur et d'universel, peu importe où l'on se trouve sur la planète.

Quand vous avez remporté la Palme d'or du Festival de Cannes, le printemps dernier, la presse française a fait écho à la frilosité des autorités japonaises, qui n'ont souligné votre victoire d'aucune façon, étant donné le propos de votre film. En revanche, Une affaire de famille a connu un très grand succès public chez vous.

Je ne m'en formalise pas du tout. Il est vrai qu'habituellement, le gouvernement souligne ce genre de chose et reçoit aussi les artistes qui obtiennent des prix à l'international. Mais pas cette fois. D'ailleurs, cela n'est jamais arrivé pour moi. Si j'étais invité, j'irais sans doute !

Vous êtes reconnu pour tirer des performances souvent exceptionnelles des enfants que vous dirigez. Avez-vous une méthode particulière avec eux ?

J'ai commencé à travailler avec des enfants à l'époque de Nobody Knows. Je me suis vite rendu compte qu'il valait mieux ne pas leur donner de scénario, afin qu'ils soient le plus naturels possible. Pendant le tournage, je leur parle seulement de la scène qu'on tournera cette journée-là. Pour ce qui est des répliques, je vais auprès d'eux et je leur murmure les dialogues qu'ils ont à dire. De cette façon, la communication est entièrement verbale.

Comment le cinéma est-il entré dans votre vie ?

Ma mère aimait beaucoup le cinéma, particulièrement les vieux films hollywoodiens en noir et blanc, qui étaient bien entendu traduits en japonais. Elle adorait Ingrid Bergman et Vivian Leigh. Quand ces films-là passaient à la télé, elle arrêtait tout pour les regarder. Enfant, je les regardais avec elle. Ce n'est que plus tard que l'envie d'en faire est venue. J'étudiais la littérature à l'université - je voulais devenir romancier -, mais je me suis mis à écrire des scénarios de films. Puis, ma rencontre avec le cinéaste taïwanais Hou Hsiao-hsien, que j'ai interviewé à la faveur d'un documentaire destiné à la télévision, a tout changé. Il est devenu mon père spirituel. C'est à partir de là que le cinéma est clairement devenu une voie pour moi.

Vous terminez en France le tournage de La vérité, le premier film que vous réalisez à l'extérieur du Japon. Juliette Binoche, Catherine Deneuve et Ethan Hawke en sont les têtes d'affiche. Comment ce projet s'est-il présenté à vous ?

Depuis une dizaine d'années, plusieurs personnalités du monde cinématographique mondial ont manifesté leur intérêt pour mon cinéma. Ce projet s'est concrétisé parce que Juliette Binoche s'est montrée très convaincante dans son envie de travailler avec moi. J'ai donc écrit un scénario original pour Catherine Deneuve et elle, qui sont mère et fille dans une histoire conflictuelle.

Les admirateurs de votre cinéma doivent-ils s'attendre à une proposition différente de votre part ?

À mes yeux, il n'y a aucune différence dans la manière de fabriquer le film. Je ne parle pas français, mais tout va bien. La présence de très grandes vedettes sur le plateau ne change rien pour moi non plus. Ethan [Hawke] estime toutefois très important d'établir une bonne communication avec le réalisateur. Avant la mise en place de la production, on s'est beaucoup écrit, car il voulait s'assurer que nous aurions vraiment la même vision de ce projet. Ethan est un bon partenaire dans le processus créatif.

Le film sera-t-il prêt à temps pour le Festival de Cannes, qui se tiendra au mois de mai ?

Le tournage a commencé au début du mois d'octobre et il se termine maintenant. Ce serait bien de retourner à Cannes, mais tout dépendra de la postproduction !

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Une affaire de famille (Shoplifters en anglais) est actuellement à l'affiche.

Photo LOIC VENANCE, archives Agence France-Presse

Une affaire de famille a valu à Hirokazu Kore-eda la Palme d'or du Festival de Cannes.

Image fournie par Métropole Films

Scène du film Une affaire de famille, de Hirokazu Kore-eda