Vanessa Kirby a commencé sa carrière d’actrice il y a 10 ans. Ellen Burstyn a commencé la sienne il y a plus de 60 ans. Les deux actrices partagent pourtant le même regard sur leur métier, le même feu sacré. Elles livrent aussi des performances exceptionnelles dans Pieces of a Woman, premier film en anglais du cinéaste hongrois Kornél Mundruczó. Entretien.

Marc-André Lussier Marc-André Lussier
La Presse

Des rumeurs d’Oscars flottent dans l’air à propos des performances de Vanessa Kirby et d’Ellen Burstyn dans Pieces of a Woman.

La première, déjà lauréate du prix d’interprétation à la Mostra de Venise, incarne Martha, jeune femme qui s’apprête à donner naissance à un premier enfant. Le prologue, qui dure non loin de 30 minutes, nous montre toutes les étapes — et la souffrance — qu’elle traverse au moment de l’accouchement chez elle, avec l’aide d’une sage-femme (Molly Parker) et d’un conjoint bienveillant (Shia LaBeouf). Ellen Burstyn se glisse dans la peau de la mère envahissante de la jeune femme, bourgeoise dont l’histoire personnelle a été marquée par les circonstances de sa propre naissance, pendant la guerre.

Révélé sur la scène internationale en 2014 grâce à White Dog, film puissant qui lui avait valu le prix du meilleur film de la section Un certain regard au Festival de Cannes, le cinéaste hongrois Kornél Mundruczó se tourne cette fois vers un sujet beaucoup plus intime. Il porte à l’écran un scénario écrit par sa complice et compagne, Kata Wéber, inspiré d’un deuil qu’ils ont dû faire eux-mêmes.

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Shia LaBeouf et Vanessa Kirby, dans Pieces of a Woman

« J’ai lu le scénario d’une traite », se rappelle Vanessa Kirby au cours d’un entretien sur Zoom avec La Presse. « Je n’avais jamais vu une naissance être décrite et montrée de cette façon au cinéma. Puis, il y a le thème du deuil, traité d’une façon qui ne m’avait pas autant bouleversée depuis Trois couleurs : bleu [Krzysztof Kieslowski], l’un de mes films favoris. »

Il est rare de tomber sur un portrait de femme comme celui-là. Il me semblait important de raconter cette histoire.

Vanessa Kirby, actrice

« Après avoir lu le scénario, que j’ai adoré, j’ai demandé à voir les films précédents de Kornél, ajoute Ellen Burstyn. On m’a montré White God. J’ai été tellement impressionnée que j’ai tout de suite donné mon accord, sans même savoir qui allait jouer Martha. Je n’avais jamais rencontré Vanessa auparavant, mais je l’ai évidemment vue dans The Crown, où elle a incarné la princesse Margaret de façon incroyable. »

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Le réalisateur Kornél Mundruczó, entouré des actrices Ellen Burstyn et Vanessa Kirby

Long plan-séquence

La fameuse scène de l’accouchement, plan-séquence vertigineux de 23 minutes qui laisse le spectateur sans voix et sans souffle, n’a pas été aussi difficile à tourner qu’on pourrait le croire.

« C’est même l’expérience la plus incroyable de ma carrière d’actrice ! affirme Vanessa Kirby. L’une des difficultés de jouer au cinéma est de faire croire à l’instant présent en jouant une scène où l’on doit souvent s’arrêter. Là, nous avions le luxe de tourner dans un appartement qui permettait l’élaboration d’un long plan-séquence, et c’était franchement magique. C’est tout ce dont un acteur peut rêver parce que tout ce qui pourrait être une distraction est alors éliminé. Kornél savait ce qu’il voulait faire et la façon dont il voulait le faire. Il souhaitait que tout soit authentique, que le spectateur soit avec Martha chaque seconde de cette aventure. Quand le drame arrive et qu’on l’évoque ensuite pendant tout le reste du film, il faut que le spectateur ressente vraiment ce qu’elle a vécu. »

De savoir que l’histoire dans laquelle elles jouent est directement inspirée d’un épisode douloureux qu’ont traversé la scénariste et le réalisateur n’a en rien changé l’approche des deux actrices — qui s’investissent toujours à fond dans les personnages qu’elles incarnent.

« Je ressens toujours la même responsabilité, peu importe le projet, explique Ellen Burstyn. Qu’elle soit fictive ou basée sur une histoire réelle, chaque histoire vient toujours de quelqu’un. Mon rôle est d’incarner un personnage et de produire un effet de miroir auprès du spectateur en tant qu’être humain. Quand j’ai commencé à faire du théâtre, j’ai trouvé un petit bouquin dans lequel on posait la question : d’où vient le théâtre ? Et la réponse était : dans l’Antiquité, quelqu’un s’est levé une toute première fois autour d’un feu et s’est mis à raconter une histoire à sa tribu, c’est à ce moment qu’est né le théâtre. »

Une vocation née au théâtre

Vanessa Kirby, dont la vocation d’actrice est née le jour où, âgée d’une dizaine d’années, elle a vu une production de La cerisaie, d’Anton Tchekhov, au balcon du National Theatre de Londres, souscrit tout à fait au propos de celle qui incarne sa mère dans Pieces of a Woman.

« J’étais complètement transportée. Quand je suis sortie du théâtre, je me suis sentie différente, comme si je faisais partie de la famille que je venais de voir sur scène. J’ai ressenti la force de ce qu’Ellen vient de décrire. Quand j’ai commencé à faire du théâtre, je me suis sentie plus vivante que jamais, plus intégrée, tout en découvrant des choses sur moi-même que je ne soupçonnais pas. Même si je ne gagnais pas ma vie avec le jeu, je jouerais quand même, sans être professionnelle, parce que nous avons besoin de nous raconter nos histoires pour mieux connecter les uns avec les autres. »

À cet égard, Ellen Burstyn, gagnante d’un Oscar en 1975 grâce à Alice Doesn’t Live Here Anymore (Martin Scorsese), et dont la performance dans la pièce Same Time, Next Year (Bernard Slade) a été gratifiée d’un prix Tony l’année suivante, estime qu’au-delà de la notoriété que peut valoir ce métier, le plus important reste le feu sacré.

Je crois que si le talent est dans vos gènes, il est impossible d’être heureux sans exercer votre art.

Ellen Burstyn, actrice

« Ma recette du bonheur est exactement ce que vient de décrire Vanessa, dit-elle. Trouver un moyen de gagner sa vie avec quelque chose qu’on ferait gratuitement de toute façon. Évidemment, on apprécie la reconnaissance, mais elle ne doit pas être l’unique raison. L’année où j’ai gagné l’Oscar, j’ai préféré ne pas assister à la cérémonie parce que je jouais au théâtre à Broadway. J’aurais pu faire l’aller-retour, bien sûr, mais si je l’avais fait, le public du théâtre n’aurait sans doute pas eu droit à une performance de la même qualité de ma part. Le choix que j’ai fait ce jour-là m’a fait comprendre ce qui était le plus important à mes yeux. Et la raison pour laquelle j’exerce ce métier. »

Tourné à Montréal

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Même si l’action se déroule à Boston, Pieces of a Woman a été entièrement tourné à Montréal.

Pieces of a Woman se déroule à Boston. Cette coproduction américano-canadienne a cependant été entièrement tournée dans la métropole québécoise.

« Nous avons été très chanceux de tourner à Montréal, une ville où je n’étais jamais allée auparavant, souligne Vanessa Kirby. C’est maintenant l’un de mes endroits favoris ! J’ai adoré mon séjour, vraiment. C’était l’hiver, il neigeait, c’était beau. Et ça concordait tout à fait avec l’atmosphère du film. »

Pieces of a Woman (Renaître en version française) sera offert sur Netflix le 7 janvier.