Le film Régner sur la ville (Run This Town) présente les jours les plus sombres de la mairie de Rob Ford à Toronto. Il ne s’agit toutefois pas d’un documentaire, mais d’une fiction historique. Le réalisateur Ricky Tollman explique sa démarche dans une entrevue avec La Presse.

Marie Tison Marie Tison
La Presse

Vous avez choisi d’aborder le sujet avec un journal fictif, The Record, et des personnages fictifs. Pourquoi ce parti pris ?

D’une certaine façon, le film suit des gens réels, mais pas des gens connus. Mon frère a travaillé en journalisme pendant quelques années après avoir obtenu son diplôme d’une école de journalisme. Il s’imaginait qu’il ferait du véritable travail de journaliste, mais ce n’est pas ce qui est arrivé. Ce qu’il faisait, c’était de résumer en 10 mots ou moins les dépêches de l’agence de presse AP pour une télévision de nouvelles 24 heures sur 24. Il a vu le scandale de Rob Ford se développer dans sa salle de presse, mais il n’a jamais eu l’occasion de travailler là-dessus parce qu’il y avait des gens avec beaucoup plus d’expérience que lui qui faisaient de l’excellent boulot. C’est l’histoire que je raconte. C’est au sujet de ceux qui avaient des rêves et des espoirs et qui voient les autres avoir plus de succès qu’eux. Le film montre ce que ça fait à quelqu’un, ce que ça fait à toute une génération.

La journaliste torontoise Robyn Doolittle, qui a joué un rôle majeur dans le scandale entourant la vidéo où l’on voit Rob Ford fumer du crack, s’est insurgée sur Twitter lorsqu’elle a appris que le rôle de journaliste était confié à un homme. Ça a créé une controverse. Comment avez-vous vécu cela ?

J’étais surpris. C’est arrivé durant la première ou la deuxième semaine de production. Personne n’avait vu le film. La réaction à son tweet s’est propagée très rapidement sans que qui que ce soit ne demande de lire le scénario ou ne s’informe sur le sujet du film. Les gens pensaient que c’était un film sur le journalisme et sur un scoop, mais ce ne l’est pas. Je comprends la perspective de Robyn Doolittle : elle était tellement au cœur de tout le scandale de la vidéo de crack. Mais ce film ne porte pas sur les gens qui ont du succès.

Dans le film, le personnel politique de Rob Ford est particulièrement jeune. C’était important de dépeindre leur expérience ?

Ce sont les gens avec qui j’ai grandi. Je voulais écrire un film sur les gens que je connaissais. J’ai lu très souvent des reportages dans des médias importants qui expliquaient pourquoi la génération des milléniaux était paresseuse et qu’elle pensait que tout allait lui tomber tout cuit dans le bec. Peut-être que les milléniaux sont paresseux et qu’ils pensent avoir tous les droits, mais mon intention était de montrer d’une façon honnête des gens que je connaissais. J’ai 34 ans. Je ne vois pas mes amis comme paresseux et gâtés, je les vois frapper aux portes pour essayer de gagner leur vie dans un environnement économique hostile pour les jeunes.

PHOTO FOURNIE PAR ENTRACT FILMS

Ben Platt est convaincant dans le rôle d’un jeune journaliste loser, dans le film Régner sur la ville.

Parmi les membres de cette équipe politique, Ashley joue un rôle majeur. D’abord cynique, elle change peu à peu sa façon de voir les choses. Comment voyez-vous ce personnage ?

Au début du film, Ashley espère simplement payer ses factures, payer le loyer et diminuer ses dettes d’études. Elle travaille avec quelqu’un dont elle n’approuve pas les politiques, mais pour elle, c’est purement pragmatique. Jusqu’à ce que ce ne le soit plus. Elle voit l’effet que ça a sur sa vie, un effet qu’elle ne peut plus ignorer. Tous les personnages se posent la même question : quelle portion de moi-même puis-je mettre de côté avant de ne plus être moi-même ? C’est une question de compromis moraux et de choix que nous faisons.

Quand on voit le comportement de Rob Ford et toute la désinformation qui l’entoure, on ne peut s’empêcher de penser à la présidence de Donald Trump. Est-ce un hasard ?

J’ai commencé à écrire ce film à peu près au moment où Trump annonçait sa candidature à la direction du Parti républicain. Personne ne pensait qu’il serait un candidat sérieux. Moi, je pensais avoir vu cette histoire avant, à Toronto. Les gens voyaient alors Rob Ford comme une grosse blague. Personne ne pensait qu’il serait élu. Il y a quelque chose qui arrive dans la politique de droite. Ça peut arriver même dans une ville très libérale comme Toronto. Maintenant, ça se répète au Royaume-Uni, à travers l’Europe, en Australie. Mon histoire se déroule à Toronto, mais elle est universelle.

Lors de la première au festival South by Southwest, à Austin, les gens ont associé l’expérience de Toronto avec ce qui arrive aux États-Unis. Ces parallèles, ce n’était pas un accident, c’était intentionnel.

Régner sur la ville prend l’affiche vendredi.