L’idée de base du documentaire Chaakapesh était simple : assister à la création d’un opéra de chambre basé sur une fable autochtone et suivre une tournée de l’Orchestre symphonique de Montréal dans le Grand Nord du Québec pour présenter cette œuvre.

Marie Tison Marie Tison
La Presse

On devait essentiellement parler de musique et d’échanges culturels, mais en chemin, le projet s’est considérablement enrichi. On a abordé l’épineuse question de la réconciliation, on a évoqué le drame des pensionnats autochtones, la crise du suicide dans le Grand Nord, le manque de logements.

« Au préalable, il n’y avait aucun plan de cette sorte, s’est rappelé Justin Kingsley, un des réalisateurs de Chaakapesh, en conférence de presse cette semaine. J’aime dire que nous sommes allés prendre une marche sans avoir de carte de route précise et qu’il en est sorti ce qui en est sorti. »

Dialogue culturel

Le documentaire Chaakapesh dépeint une collaboration culturelle entre le monde blanc et le monde autochtone. L’opéra lui-même, Chaakapesh, le périple du fripon, est l’œuvre du compositeur de musique contemporaine Matthew Ricketts, un non-autochtone, à partir d’un livret du dramaturge cri Tomson Highway. D’autres autochtones ont participé à l’aventure, comme des chanteuses de gorge inuites et des narrateurs en langue crie, en innu et en inuktitut.

« On a continué le dialogue avec ces intervenants et ce sont eux qui nous ont amenés sur leur territoire, sur leur histoire, leurs problèmes, en particulier Florent Vollant [musicien innu] et Evie Mark [chanteuse de gorge] », raconte Roger Frappier, l’autre réalisateur de Chaakapesh.

Le producteur souligne que, contrairement à ce qui se fait de plus en plus dans le domaine du documentaire, les réalisateurs n’ont pas « écrit le film d’avance ».

On avait la liberté de tourner tout ce qu’on voulait et je dirais que c’est ça qui a donné la dimension très organique de ce film.

Roger Frappier, producteur et réalisateur du film

Pour Tomson Highway, toute l’expérience a été un cadeau pour les peuples du Grand Nord, non seulement en raison de la collaboration qui s’est établie, mais aussi en raison de la musique elle-même.

« Nous avons grandi avec la musique country, déclare-t-il. Là, c’était la première fois qu’on entendait de la musique classique moderne. »

Marc Wieser, chef des projets spéciaux artistiques de l’OSM, reconnaît que le fait de présenter une œuvre de musique contemporaine représentait un défi supplémentaire. Souvent, ce type de musique classique est considéré comme peu accessible.

« Nous étions bien conscients d’avoir choisi un compositeur doté d’un langage, d’une esthétique très contemporains, déclare-t-il en entrevue avec La Presse. Nous avons discuté de tout cela avec lui avant même qu’il commence sa composition. Il était conscient que le but de notre projet était de communiquer une histoire et donc qu’il ne fallait pas qu’il aille complètement dans une direction ésotérique, compliquée. Mais en même temps, on voulait qu’il reste fidèle à sa voix. »

L’importance de la parole

Selon M. Wieser, le fait de raconter une histoire, d’utiliser la parole, change tout.

« S’il n’y a pas de parole, on a tendance à se dire : “Ça veut dire quoi ? Je ne comprends pas les harmonies, je suis perdu.” Mais dès qu’on ajoute des paroles, une histoire, des personnages, on comprend : “Ah ! Ceci n’est pas beau, mais je comprends pourquoi ; c’est parce que c’est un moment de friction dans l’histoire.” »

Tomson Highway admet qu’au début, la musique contemporaine surprenait les spectateurs.

Mais à la fin de la pièce, ils étaient conquis. Ils avaient commencé à ouvrir leurs pensées, leur cerveau et leur âme à l’existence de cette musique. Ils réalisaient qu’il y avait autre chose que la musique country.

Tomson Highway, dramaturge

Le dramaturge fait observer que même les spectateurs montréalais qui ont assisté à la présentation de Chaakapesh, le périple du fripon à la fin de la tournée ont eu de la difficulté à comprendre cette musique contemporaine.

« Mais ça prend plus qu’une pièce, ça prend une génération de travail pour changer cette situation », lance-t-il.

Faire de la musique ensemble

Pour l’OSM et Kent Nagano, il s’agissait d’une deuxième tournée dans le Grand Nord, 10 ans après un premier voyage.

Kent Nagano se rappelle qu’à l’époque, les membres de l’orchestre avaient réalisé qu’ils voyageaient régulièrement à Paris, New York ou Tokyo, mais qu’ils connaissaient beaucoup moins leurs propres voisins, les gens du Nord.

Pour ce deuxième voyage, survenu en septembre 2018, il ne fallait plus seulement compter sur la curiosité, mais aussi mettre l’accent sur le partage.

« Il était important d’arriver avec un programme plus sophistiqué, soit la création de Chaakapesh, a déclaré le directeur musical de l’OSM. C’est une chose d’écouter de la musique, c’en est une autre de faire de la musique ensemble. Et c’est ce qu’on a fait. »

Chaakapesh prend l’affiche le 13 décembre.