(Toronto) De son aveu même, Ang Lee ne pourrait pas retourner à une forme plus traditionnelle de cinéma. Avec Gemini Man (L’Homme Gémeau en version française), il pousse encore davantage son exploration technologique grâce à une histoire dans laquelle Will Smith donne la réplique à un autre Will Smith, de… 30 ans plus jeune ! Entretien.

Marc-André Lussier Marc-André Lussier
La Presse

Ang Lee est l’un des cinéastes contemporains les plus renommés. Après avoir été révélé au monde grâce à The Wedding Banquet, film lauréat de l’Ours d’or du festival de Berlin, il n’a cessé d’enrichir le cinéma mondial de ses œuvres, souvent très différentes les unes des autres. Salé, sucré, Sense and Sensibility, The Ice Storm, Tigre et dragon, Lust, Caution, pour n’en nommer que quelques-unes. Ang Lee fait également partie du club sélect des cinéastes ayant pu mettre la main sur l’Oscar de la meilleure réalisation deux fois (Brokeback Mountain en 2006 et Life of Pi en 2013).

Malgré ce palmarès éclatant, l’homme reste modeste. Le cinéaste est désormais totalement investi dans une démarche à travers laquelle il cherche à repousser les limites de son art. D’une voix toute douce, il vous expliquera l’importance d’offrir du grand spectacle sur grand écran, seule façon, selon lui, d’attirer les spectateurs dans les salles « alors que la télévision est en train de surclasser le cinéma ».

Bande-annonce de Gemini Man

« J’ai toujours l’impression qu’on souhaite retourner à une époque où nous étions jeunes et innocents, fait-il remarquer au cours d’un entretien accordé à La Presse lors d’un passage du cinéaste à Toronto, mercredi. Aller voir un film au cinéma était alors un événement en soi. La simple apparition du logo du studio sur l’écran était source d’excitation. Aujourd’hui, avec toutes ces plateformes de diffusion, l’accès est très facile. Le spectateur s’attend à quelque chose de spécial quand il prend la peine de se déplacer. »

Une prouesse technologique

Ce « quelque chose de spécial », Ang Lee l’a trouvé dans un projet qui a longtemps dormi sur les tablettes du producteur Jerry Bruckheimer avant d’être abandonné, faute d’une technologie adéquate pour rendre justice au scénario. Or, Ang Lee a tourné il y a trois ans Billy Lynn’s Long Halftime Walk en résolution 4K et en 3D, à 120 images par seconde. Le film de guerre a été un échec sans appel sur le plan commercial, mais une réussite indéniable sur le plan technique. Cette même technologie pouvait être utilisée pour Gemini Man, un thriller dans lequel un tireur d’élite (Will Smith) est traqué par un clone, plus jeune de 30 ans.

Ce projet m’a donné l’occasion d’explorer de nouvelles formes cinématographiques. En tant que cinéaste, c’est ce qui m’excite maintenant.

Ang Lee

« Quand on se met à visualiser ce que peut donner un jeune Will Smith qui joue avec le vrai, on se met aussi à penser au conflit intérieur qu’une telle situation peut engendrer. La thématique du clone nous permet de nous questionner sur notre avenir en tant qu’être humain. Je crois que le langage du cinéma est en train de changer. Je crois même qu’il s’agit maintenant d’un art différent, même s’il est toujours lié à sa forme plus classique. Je ne travaille pas contre le passé, mais il y a là quelque chose de nouveau et ça m’intéresse. »

Le regard de l’étranger

Né en 1954 à Taïwan, Ang Lee a grandi dans un contexte de guerre froide sous le joug d’un père très strict, directeur d’école, pour qui l’idée que son fils devienne un jour un artiste était aussi impensable que farfelue. Il était d’usage que les jeunes Taïwanais partent parfaire leurs études en Amérique, mais rarement pour y devenir acteur ou cinéaste. C’est ce qu’Ang Lee a pourtant fait, d’abord en étudiant l’art dramatique à l’université de l’Illinois, puis, le cinéma à l’Université de New York.

J’étais un peu le mouton noir de la famille. Mais dès que j’ai regardé à travers l’œilleton d’une caméra Super 8 pour tourner un petit film avec des amis, ce fut comme une révélation. J’ai su dès lors que ma place était là.

Ang Lee

Le cinéma d’Ang Lee, bien qu’éclectique, a souvent été reconnu pour sa propension à savoir tirer l’âme de la société sur laquelle il pose son regard. Ce fut notamment le cas avec Sense and Sensibility, The Ice Storm, Brokeback Mountain. Le cinéaste affirme qu’il est plus facile pour un étranger de capter l’air d’une société qu’il ne connaît pas.

« Je sais que les gens s’en étonnent souvent, mais j’estime que c’est tout à fait naturel, dit-il. Quand tu veux tourner un film dont l’intrigue se déroule dans un pays inconnu, la première chose à faire est de te renseigner plus que de raison, afin d’avoir la vision la plus juste possible. Tu parles à plein de gens, tu vérifies tout, même si ça peut parfois partir dans tous les sens parce que chaque individu évoque sa propre expérience personnelle, sa propre perspective. Il se peut même que tu en viennes à ne plus savoir à qui faire confiance. Mais tu peux saisir le sous-texte, ce qui émane globalement d’une société.

« Quand je réalise des films chinois, je me retrouve dans la situation inverse, poursuit-il. Je maîtrise tous les codes de façon très précise, mais l’indicible peut quand même m’échapper. »

Jamais rien de facile

Depuis la sortie de Pushing Hands, son premier long métrage, près de 30 ans ont passé. Le monde du cinéma a beaucoup changé. Et même s’il est l’un des cinéastes les plus admirés sur la planète, Ang Lee estime qu’il est encore plus difficile qu’auparavant de maintenir le cap.

« Je me souviens qu’à l’époque de Sense and Sensibility, j’avais fait part de mon bonheur à Sydney Pollack [grand cinéaste et producteur exécutif du film] en pensant qu’après m’être battu comme un forcené pour mes premiers films, les choses seraient désormais plus faciles. Il m’a répondu : “Non, ce n’est pas comme ça que ça marche”. Et il avait bien raison. Quand tu es jeune, tu fonces, tu as l’impression d’avoir le monde à tes pieds et tout te réussit. Je ne sais pas à quoi ça tient. La chance du débutant peut-être ! »

PHOTO RICHARD SHOTWELL, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Ang Lee

Et comment évoluera le cinéma d’Ang Lee après Gemini Man ?

« Tout dépendra de l’accueil et du succès que ce film aura, dit-il. Le cinéma que je veux faire coûte cher et, honnêtement, je ne me vois pas revenir à une forme de cinéma plus traditionnelle. J’ai l’impression de commencer à apprendre et je suis curieux de savoir où tout cela peut me mener. C’est une grande motivation. Cela provoque aussi un grand questionnement, car je ne suis plus jeune. Je pourrais être bien plus à l’aise avec un moyen d’expression que j’ai déjà exploré et que je connais bien, mais je n’aurais pas l’impression d’être en phase avec moi-même. C’est comme si ma perception de ce qu’est le cinéma avait changé. »

Gemini Man (L’Homme Gémeau en version française) est actuellement à l’affiche.

Les frais de voyage ont été payés par Paramount Pictures.