Le Grand Prix du Canada à Montréal arrive bientôt et le film Noémie dit oui de Geneviève Albert est toujours à l’affiche. On y voit comment Noémie, une adolescente de 15 ans, est entraînée malgré elle dans la prostitution pendant les quelques jours de cet évènement sportif qui fait exploser le trafic sexuel à Montréal.

Publié le 21 mai

Si j’étais mère d’une ado, je l’aurais probablement emmenée au cinéma voir ça, comme ma mère m’a mis dans les mains à 12 ans le livre Christiane F., 13 ans, droguée, prostituée. Pour faire de la prévention. Pour casser l’image d’un film comme Pretty Woman, par exemple. Mais Noémie dit oui a été classé 16 ans et plus, alors que l’âge moyen du recrutement pour la prostitution juvénile serait de 15 ans. Une aberration, quand on sait qu’en deux clics, on a accès à la porno sur le web.

L’interprétation de Kelly Depeault est poignante – cette actrice vient me chercher au fond de mes tripes, j’espère la voir encore longtemps. Mais comme cinéphile adulte, je suis plutôt perplexe. Noémie dit oui enfonce des portes ouvertes chez moi. Bien que la cinéaste soit d’une grande délicatesse dans les scènes les plus pénibles pour protéger son actrice, je n’ai pas vraiment besoin d’assister au défilement numéroté d’une trentaine de clients sur le corps de Noémie pour savoir que la prostitution juvénile est dégueulasse et criminelle. Mais j’ai beaucoup aimé que la cinéaste montre les différents types de clients qui débarquent pendant le Grand Prix. Du père de famille qui initie son fils à l’habitué poli jusqu’à celui qui se « paye une pute » comme on ouvre une canette de bière, il y a tout un monde à exposer.

Voilà pourquoi le regard des femmes au cinéma est important : elles posent la caméra dans les angles morts d’un art qui a principalement été dominé par le regard des hommes. Ça ne veut pas dire qu’elles sont dénuées d’angles morts elles-mêmes, mais ça change les perspectives.

Geneviève Albert a dit en entrevue qu’elle était abolitionniste en ce qui concerne la prostitution. C’est une position que dénoncent depuis longtemps les travailleuses du sexe qui veulent être respectées – et qui sont, bien sûr, contre la prostitution juvénile aussi. Le débat est tendu là-dessus chez les féministes depuis des années, entre celles qui veulent l’abolition totale et celles qui affirment que c’est un travail où le seul ostracisme vient du jugement de la société. J’avoue que j’ai changé d’idée souvent sur le sujet dans ma vie, pour me contenter finalement d’écouter les femmes concernées. Parce que je suis une ignorante. Je ne connais pas plus le monde de la prostitution que le monde de la pornographie, bien que ces mondes m’aient toujours entourée.

Je suis sortie de Noémie dit oui dégoûtée et furieuse, en disant : « Mais que fait la police ? » Il n’y a pas vraiment d’autres buts à ce film, sinon que de dénoncer et prévenir un grave problème social qui me révoltait déjà.

Le cas de Pleasure de Ninja Thyberg

Mes sentiments étaient plus complexes après avoir vu Pleasure, premier long métrage de la réalisatrice suédoise Ninja Thyberg, qui a fait grand bruit au festival Sundance l’an dernier. Nous sommes plongés dans l’univers du XXX à Los Angeles, où arrive Bella Cherry (Sofia Kappel), une Suédoise de 19 ans déterminée à devenir la prochaine star du porno. Ninja Thyberg a confié en entrevue avoir été une militante antiporno radicale dans sa jeunesse, mais le sujet la fascinait assez pour avoir tourné en 2013 un court métrage du même nom qui a mené à ce film, où bon nombre des personnages sont joués par des professionnels du X dans leur propre rôle. Sofia Kappel, dont c’est le premier film – et c’est toute une entrée au cinéma – était la seule sur le plateau à ne pas avoir d’expérience dans ce rayon, ce qui n’enlève rien à sa performance, malgré l’absence de coordonnatrice d’intimité sur le tournage. C’est notamment l’inexpérience de Bella qui fait son charme aux yeux des réalisateurs dans l’histoire.

Pleasure veut montrer l’envers du décor, et ce qu’on y découvre est très intéressant. Par exemple, rassurée par une scène de bondage d’un film « hardcore » réalisé par une femme avec une équipe aux petits soins pour que tout le monde se sente à l’aise – et là, nous voyons ce qu’est le tournage d’un porno respectueux –, Bella accepte un autre contrat du même genre où elle sera brutalisée par des hommes qui ne respectent pas ses limites.

Disons qu’on est loin des films de Marc Dorcel, une forme d’extrême sexuel s’imposant comme une norme du porno, semble nous dire Thyberg, dont l’héroïne est prête à aller encore plus loin pour réussir.

Or, dans un article d’IndieWire, plusieurs acteurs de l’industrie qui ont participé au film de Ninja Thyberg disent avoir été déçus du résultat et ont le sentiment d’avoir été exploités. Ils expliquent qu’il y a des protocoles, et que la scène de violence dont est victime Bella est une chose qui se produit très rarement. Ils espéraient un film plus positif sur leur milieu. Le réalisateur Axel Braun, dans un tweet ensuite effacé, était outré.

Nous avons tous été dupés en l’aidant à faire un film qui n’aurait jamais existé sans notre appui, mais hey, Pleasure a été un succès à Sundance.

Le réalisateur Axel Braun, dans un tweet ensuite effacé

Ce qui déplaît, je crois, est que le film a été dépeint comme un portrait très réaliste d’un milieu, alors qu’il ne faudrait pas oublier que Pleasure est un film de fiction porté par la vision de sa réalisatrice, et qui repose entièrement sur les épaules de Sofia Kappel. On voit ce qu’elle voit, quand elle travaille. Il se pourrait aussi que les hommes de cette industrie n’aient pas aimé se voir dans l’œil de Thyberg. La réalisatrice a déclaré dans une entrevue au New York Times : « Je voulais regarder le porno d’une perspective où on ne voit pas les femmes comme des victimes. Comment en profitent-elles et comment peuvent-elles se sentir puissantes ? »

Mais je dois dire que ce qui m’a marquée dans Noémie dit oui et Pleasure est l’absence de solidarité féminine. Noémie est abandonnée par une mère inapte, pour ensuite être encouragée à la prostitution par son « pimp », évidemment, mais aussi par son amie, qui ne la soutiendra pas vraiment ensuite, aussi abîmée qu’elle. Seule une travailleuse sociale vient à son secours. Quant à Bella, elle est tellement ambitieuse, fière de dire qu’elle ne perd pas son temps à sortir avec des filles qu’elle n’hésitera pas à trahir l’une de ses rares amies à Los Angeles pour gravir les échelons vers la célébrité. Dans un renversement fascinant, lors d’une scène « ordinaire », elle fera subir ce qu’elle a vécu à une collègue que pourtant elle admire, assez pour se dégoûter elle-même.

C’est peut-être ce que j’ai trouvé de plus difficile dans ces deux films particulièrement durs, mais qui font réfléchir : la solitude des filles.

Pleasure (Jessica en version française sous-titrée) est en salle au Québec et sera offert en vidéo sur demande dès le 7 juin.

Noémie dit oui est toujours en salle.