Mourir seul

«Ces couples qui se défont à côté de... (PHOTO: ANDRÉ TREMBLAY, ARCHIVES LA PRESSE)

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«Ces couples qui se défont à côté de nous me laissent perplexe, autant pour les personnes de mon âge que pour les baby-boomers, écrit notre auteure, atteinte d'un cancer. Les uns et les autres résisteront-ils à l'épreuve de la maladie?» 

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Marthe Asselin Vaillancourt

L'auteure habite Jonquière.

La Presse

J'ai devant moi le livre Je ne veux pas mourir seul, de Gil Courtemanche. Je ne me décide pas à l'ouvrir, j'ai peur des vérités qu'il peut renfermer, peur de constater que nous pourrions être plusieurs à mourir seuls et peur de l'inconnu que je ne peux envisager sereinement.

Je n'ai pas le courage du ministre Claude Béchard. Le mois prochain, j'aurai 79 ans et 45 ans d'engagement communautaire. En février dernier, je conduisais rondement mes comités à l'Association québécoise de défense des droits des retraités (AQDR). À peine huit jours plus tard, me voilà arrêtée en pleine action, victime d'un cancer invasif. J'ai à peine le temps de digérer l'affreuse nouvelle, que je suis déjà prise en charge: examens, chimio, opération, avec en perspective, trois autres traitements de chimio, plus tard.

Heureusement, je ne suis pas seule, mon mari est d'un grand support, mais bien qu'il soit très actif et en pleine forme, c'est aussi un homme âgé. À l'hôpital, on me parle d'aidants naturels, j'en trouve très peu, plusieurs de nos amis sont déjà décédés, quelques-uns sont victimes de la maladie d'Alzheimer, les autres ne sont pas jeunes non plus, nos enfants sont tous très éloignés. Bien sûr, ils sont venus, notre fille surtout, mais ils ont leur propre travail et leur propre famille. Ils font maintenant partie de la génération sandwich écartelée entre l'aide aux parents et la responsabilité auprès d'ados qui attendent du support, à tous les niveaux.

J'ai eu accès à une chambre privée à l'hôpital et j'ai bénéficié d'une maison de convalescence pendant 15 jours me permettant de vivre une certaine sécurité puisqu'en plus de la surveillance de la propriétaire, je reçois la visite d'infirmières du CLSC. Chaque jour, je m'inquiète pour les femmes de mon âge qui n'ont pas les mêmes possibilités. Un cancer, c'est dispendieux : transports, médicaments, vêtements spéciaux, seins de remplacement, etc. Malgré l'aide apportée par les sociétés du cancer, je ne pense pas qu'il existe une société où tous les soins seraient disponibles pour tous. L'une de nos priorités, ces temps-ci, en tant qu'association, nous incite à militer pour l'amélioration des soins à domicile, un secteur où nous avons pris du retard et où les besoins sont nombreux.

Je reviens à la solitude. Un oncologue, qui a suivi pendant cinq ans 515 hommes et femmes mariés atteints de sclérose en plaques ou de cancer, publiait récemment le résultat de son étude: un peu plus de 11% d'entre eux se sont séparés ou ont divorcé au cours de cette période. Dans 88% des cas, ce sont les femmes qui étaient victimes de maladie. Ces couples qui se défont à côté de nous me laissent perplexe, autant pour les personnes de mon âge que pour les baby-boomers: 35% des mariages célébrés au début des années 80 se sont terminés par un divorce. Il n'est pas sûr que les couples en union libre soient plus durables ; les uns et les autres résisteront-ils à l'épreuve de la maladie?

Céline Le Bourdais, professeure à l'Université McGill où elle s'occupe de statistiques sociales pour la chaire de recherche du Canada, se questionne sur la dénatalité et la transformation de la vie conjugale, sur le fait que les enfants qui demeurent avec la mère négligeront, peut-être, le père biologique lorsqu'il sera vieillissant, et elle se préoccupe aussi du type de relation avec les beaux-parents lors de nouvelles unions.

Jacques Légaré, démographe de l'Université de Montréal croit que «les boomers devront explorer de nouvelles avenues d'entraide et se tourner vers ceux qui, comme eux, avancent en âge. Comme les enfants sont moins nombreux, ils devront rechercher les cousins, cousines, les amis. Surtout, ils souhaiteront peut-être se faire aider par des étrangers, c'est-à-dire payer pour des services qui étaient offerts autrefois bénévolement par les enfants. Ce n'est pas si naturel que ça être aidant naturel, surtout auprès d'une personne atteinte de la maladie d'Alzheimer», conclut M. Légaré.

J'ai lu ces deux auteurs avec beaucoup d'intérêt. Je n'ai toujours pas de courage. J'ai trop de questions. Que nous arrivera-t-il si les soins à domicile ne sont pas offerts à toutes les personnes en attente ? Qu'arrivera-t-il à ceux qui vieillissent seuls, à tous ceux hébergés en CHSLD sans visite d'un proche? Nous arrivera-t-il de mourir seuls dans un couloir parce que la surveillance est déficiente? Et les soins palliatifs seront-ils disponibles?

Que de besoins à combler pour une société qui n'a pas placé le vieillissement au centre de ses préoccupations!




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