Le mythe de l'eau inépuisable

Depuis quelque temps, l'Institut économique de Montréal et Pierre Gingras... (PHOTO: IVANOH DEMERS, ARCHIVES LA PRESSE)

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Clifford Lincoln

Depuis quelque temps, l'Institut économique de Montréal et Pierre Gingras s'évertuent à nous vanter les mérites de l'exportation de notre eau vers les États-Unis. Ce projet n'aurait que des incidences positives, selon l'étude de M. Gingras publiée par l'IEDM.

En plus de nous apporter des revenus de quelque 20 milliards de dollars par an, le fait de faire graviter l'eau du Grand Nord vers le sud aurait pour bénéfice accru de renflouer le volume décroissant du Saint-Laurent et du port de Montréal.

Donc, sous toutes ses coutures, c'est là un projet qu'en jargon nord-américain on appelle «win-win».

Le hic, c'est que la réalité écologique et scientifique dément la prémisse de base du projet Gingras, soit que l'eau provenant du nord est si abondante qu'elle coulera ad aeternam en quantité toujours suffisante vers le sud. C'est le mythe de l'eau inépuisable.

Or la réalité est tout autre. Les exemples se multiplient sur tous les continents de la décroissance souvent tragique des ressources en eau. La statistique-fiction souvent avancée que nous possédons 20% des ressources mondiales en eau se heurte au fait que le pourcentage exact est plutôt de 7%. Du reste, les États-Unis et le Canada étaient au départ dotés d'à peu près le même volume de ressources en eau.

Lorsque j'étais ministre de l'Environnement du Québec dans les années 80, un projet similaire à celui de M. Gingras était alors en vogue, soit celui du «Grand Canal» ? une série complexe et coûteuse d'endiguements et de canaux aptes à faire dévier notre eau du nord vers les États-Unis. Ceux et celles d'entre nous qui croyions fermement à la conservation et à l'interdépendance de nos ressources naturelles nous étions opposés à toute exportation de notre eau. Fort heureusement, le projet est resté théorie.

L'attrait central de ce genre de projet est toujours le gain et les milliards qu'il fait miroiter. En effet, c'est inévitablement le cas pour toute exploitation indue de ressources naturelles, qu'il s'agisse de déforestation, de surpompage des aquifères pour nos fameuses bouteilles d'eau en plastique, de la transformation des sables bitumineux, et que sais-je encore.

Et de la même façon que nous le vivons aujourd'hui avec nos ressources forestières, nous oublions toujours que chaque ressource est reliée aux autres, formant par cette interdépendance des écosystèmes intégrés.

À la veille même d'écrire ce texte, je voyais à la télévision un documentaire décrivant le drame de l'évaporation accélérée des rivières et des lacs de l'Afrique de l'Est, drame causé surtout par une déforestation massive. Ce manque d'eau n'afflige pas seulement les populations de la région, mais provoque des impacts peut-être irréversibles sur la migration et l'existence même de plusieurs espèces. Ce n'est certes pas les exemples de ce genre qui manquent.

N'est-il pas paradoxal que M. Gingras, dont la thèse repose sur la surabondance de notre eau, admette à la fois que même le formidable Saint. Laurent subit une telle perte de volume qu'il faille le renflouer? Et que les États-Unis, hier très riches en eau, en aient aujourd'hui un criant besoin dû à la surexploitation et au gaspillage de cette ressource?

Le projet avancé par l'Institut exemplifie tout le mal écologique dont souffre aujourd'hui notre société de surconsommation. C'est en effet le mal de l'attrait du profit coûte que coûte aux dépens de la pérennité des ressources naturelles et de l'environnement, de l'immédiat aux dépens des générations futures, en d'autres mots du court terme aux dépens du long terme.

Le gouvernement du Québec, qui a déjà pris la décision de ne pas exporter notre eau, devrait se prononcer à nouveau de façon catégorique et tuer dans l'oeuf la fameuse poule aux oeufs d'or bleu.

L'auteur a été ministre de l'Environnement dans le cabinet Bourassa de 1985 à 1988.

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