La décision plate... mais responsable

« L'an dernier, pendant le marathon de Montréal, il... (PHOTO ROBERT SKINNER, Archives LA PRESSE)

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« L'an dernier, pendant le marathon de Montréal, il a fait entre 7 et 17 °C ; seulement 83 des 3778 participants n'ont pas terminé », rappelle notre chroniqueur.

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Yves Boisvert
La Presse

Tous les coureurs sont atteints du même syndrome avant un événement important : la paranoïa météorologique. Qu'on coure à Boston ou à Sorel, dès que les données sont disponibles, on se précipite plusieurs fois par jour pour vérifier le temps qu'il fera. Température, vent, direction du vent...

Entre 8 et 20 °C, il y a un monde et des espoirs de record personnel qui se gonflent et se dégonflent.

Passé la barre des 24 °C, les battements d'un coureur augmentent en moyenne de 10 par minute, à vitesse égale.

Ce n'est pas pour rien que le record du monde est systématiquement battu à Berlin (il le sera dimanche, je vous l'annonce) : terrain plat, température autour de 10 °C...

Nul besoin d'avoir couru pour savoir ça, en fait : même assis, à 30 °C, le corps s'épuise vite.

Mais passé un certain seuil, ce n'est plus un problème de performance personnelle. C'est un problème de santé publique. Et c'est de ça qu'il est question ici.

***

Dans un article souvent cité qui fait autorité, le directeur médical du Twin City Marathon au Minnesota, le Dr William Roberts, a tenté de répondre à la question : à partir de quelle température faut-il annuler un marathon ?

Sa réponse : sauf pour les coureurs d'élite, un marathon devrait être annulé si la température dépasse 20,5 °C à la ligne de départ et que le « stress de chaleur » risque d'augmenter.

Pour protéger les coureurs, bien sûr. Mais surtout pour protéger le système de santé de la ville en général.

S'il faut faire 50 transports en ambulance au lieu de cinq dans un court délai, c'est tout le système qui sera encombré par ces urgences non naturelles... et autant de places prises pour d'autres urgences « ordinaires ». On met la vie et la santé des autres en danger si on provoque un engorgement.

***

La décision est lourde de conséquences, mais tant qu'à la prendre, aussi bien la prendre avant le départ.

Les marathons annulés pour cause de chaleur l'ont été en plein milieu, généralement. Résultat : la plupart des coureurs ignorent la consigne et terminent la course quand même, dans le chaos qu'on imagine.

Chicago, un marathon de 45 000 participants, a été interrompu après 3 h 30 en 2007. Il faisait autour de 30 °C. Les ambulances ont transporté 185 personnes à l'hôpital, et là-dessus, 66 ont été hospitalisées - dont 12 aux soins intensifs ; une personne a succombé à un arrêt cardiaque.

Rotterdam, un rendez-vous majeur en Europe qui réunit 20 000 marathoniens, a aussi été stoppé la même année 3 h 30 après le départ. Celui de Boston, en 2004, ne l'a pas été même s'il faisait déjà 22,4 °C à la ligne de départ ; 1220 des 20 000 participants n'ont pas terminé la course - ce qui est énorme. Plus important : 1100 ont requis une assistance médicale. Ce fut la dernière année où l'on a fait commencer le plus vieux marathon au monde à midi - c'est 10 h dorénavant.

***

Bien sûr, on « peut » courir à 30 °C. C'est vrai, plein de gens ont couru Boston en 2012 (27 °C) simplement plus lentement et s'en portent très bien.

La chaleur n'affecte pas tout le monde de la même manière - c'est un « recordman transpirateur » qui vous le dit. Et les problèmes sont moindres là où l'acclimatation à la chaleur est bonne (Roberts cite le marathon d'Honolulu, souvent très chaud, mais où il n'y a aucun des problèmes rencontrés dans le Nord). L'article de Medicine and Science in Sports and Exercise se concentre sur les marathons tenus au-delà du 40e degré de latitude, où ces recommandations valent. Londres, en 2007, a vu des coureurs attendre des ambulances plus d'une heure, vu le grand nombre de personnes incommodées.

***

C'est donc une question de responsabilité. Pour rompre avec la tradition voulant que je critique sévèrement « notre » marathon, je crois que les responsables ont pris la bonne décision.

L'an dernier, il a fait entre 7 et 17 °C ; seulement 83 des 3778 participants n'ont pas terminé ; en 2015, il a fait entre 12 et 18 °C, encore une température idéale : 85 des 3128 personnes au départ ne se sont pas rendues à l'arrivée.

Mais en 2014, alors qu'il faisait « seulement » de 17 à 25 °C, 148 des 3561 participants ont abandonné.

On peut abandonner sans être hospitalisé, évidemment. Mais on voit comment la température fait rapidement augmenter les risques. C'est mathématique, et les données de Roberts le montrent de manière implacable.

***

Je sympathise avec tous ceux qui se sont échinés à l'entraînement par temps froid et par temps chaud, dans la grêle et dans la nuit, celles qui avaient marqué ce jour d'un cercle rouge...

Mais l'expérience aurait été franchement pénible, à défaut d'être dangereuse. Il y a d'autres épreuves cet automne, sinon le printemps prochain...

Ce n'est pas pour protéger les coureurs contre eux-mêmes. C'est en pensant aux autres, qui sont l'immense majorité, les non-coureurs, que cette décision devient la bonne. Déjà qu'ils nous prêtent le pont, la ville... ce ne serait pas très sympathique de monopoliser les ambulances et les salles d'urgence en plus.

Mais non, pas vous, madame, je sais que vous êtes faite forte. Ni vous, monsieur, avec votre casquette blanche antisoleil et vos bouteilles de glace. Vous êtes indestructible. Je parle des anonymes qui sont dans les statistiques et qui s'écroulent par simple souci de cohérence mathématique... Faut le transporter pareil, ce monde-là.

Y en aura d'autres, des marathons, je vous dis. Un p'tit demi-marathon dimanche vous fera patienter, allez.

Rimouski ? Magog ? Voyez ici : iskio.ca, il ne manque pas de courses au Québec et dans tout le fuseau horaire...

Le sport, c'est la santé, et celle des autres aussi.




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